Chapitre 10 – Le café de Flore

Tiré du livre Trajectoires parallèles

J’aurais aimé vous dire qu’on trouvait dans ce gloubi-boulga enfumé et légèrement bruyant, tout le gratin parisien. Que la cervoise coulait à flot, et que la sensualité débordait jusque dans les trépas de la nuit pittoresque et perfide. Que nenni. Ce bar servait de point de ralliement à des silhouettes immobiles et longilignes qui attendaient leur rendez-vous amoureux organisé sur internet. Certains amis aimaient s’y retrouver, sans qu’on sache vraiment pourquoi.

A la jonction de la rue, un voiturier n’avait plus garé une voiture depuis des heures, et pourtant, le patio enfumé, embué, endiablé était plein à craquer. Je pouvais distinguer des jambes croisées servant de pose-coude, des mains déployées tenant des cigarettes, et le brouhaha s’échapper au rythme des ouvertures de porte. J’étais installé au comptoir et je sirotais ma bière, en repensant à une vieille chanson triste.

Il y avait à ce croisement beaucoup de monde
Des gens qui en attendaient d’autres
Il pleuvait des cordes
Et tout le monde portait un parapluie

Et moi, même lorsqu’il faisait beau
Personne ne m’attendait

J’imaginais les messages que j’aurais pu écrire, les émotions que j’aurais pu ressentir, mais je n’avais pour seul compagnon que mon verre, qui se vidait sans que je n’en tire aucun plaisir. Je ne considérais pas du tout cette situation comme désespérante, mais désespérément banale. Je n’avais pas l’exclusivité de la solitude. La majorité de mes pairs étaient certes en meute, mais ils vivaient la même chose que moi.

Comme le temps passait et que le comptoir s’ennuyait de moi – il avait d’ailleurs honte de me l’avouer – je finis par chercher la beauté ailleurs que dans les gestes parfaitement exécutés de la barmaid. La splendeur était partout. Dans les barrettes aux cheveux joliment repliés. Dans les poignets pâles ornés de bracelets africains en tout genre. Dans l’immensité des fous rires et des chamailleries érotisantes. Dans les lunettes baroques et effilées portées par d’élégantes jeunes femmes coquettes. Dans les marinières et les bonnets arborés naturellement par des hommes charmants. Toutes ces belles choses s’articulaient en harmonie dans les vocalises euphoriques et fanfaronnes, dignes des canons les plus enivrants.

Je savais naguère jouer ces mazurkas, mais je m’étais construit autour de moi une ligne maginot, que j’aurais adoré que l’on contourna. C’était évidemment un vœu pieu, et je le savais. Je n’avais toutefois pas d’autre option en vue, dans cette ville qui s’appelait Paris.

Ziyad

Ecrit par Ziyad

Des textes qui me passent par la tête !

Qu'en pensez-vous ?

0 points
Upvote Downvote

commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Loading…

0

Comments

0 comments

Chapitre 9 – Le crime de lèse-majesté

Chapitre 11 – Paris l’immortelle