Chapitre 18 – L’alignement des planètes

Tiré du livre Trajectoires parallèles

Soyons honnêtes. De vous à moi, il y a certains soirs où la grâce sonne à votre porte. Cela finit par arriver, au détour de quelque solstice juxtaposant une éclipse lointaine. C’est un soir comme celui-là, et alors que j’errais comme une âme en peine dans les faubourgs de l’iniquité, que j’aperçus Sonia.

Sonia n’avait rien de ces jeunes momies pâles et angéliques qui ornaient les rues new-yorkisées de Paris. Elle avait le regard embué de tendresse, qui tournait le dos à une bouche en saillie qu’on aimait regarder s’agiter. Elle était probablement surdouée, et avait un parcours atypique et semé d’embûches qu’elle aurait disséminées ça et là dans des épisodes surnaturels et amnésiques.

Elle sortait d’une boutique et me héla. Nous partîmes fêter nos retrouvailles autour d’un dîner bien mérité dans une brasserie parisienne des plus classiques, loin des concepts hôteliers grandiloquents qui épataient des galeries de néo-parisiens aux bourses vides, mais en quête d’amusement filaire et indécent.

A l’heure qu’il était, je me délectais d’un lieu-noir absolument divin, et qui me confortait dans mon rejet des fossoyeurs de clientèles. J’étais sans cesse en conflit larvé entre ma curiosité pour les couronnes éphémères, et mon attrait pour la solitude des grands espaces.

Avec Sonia, nous avions contre toute attente beaucoup de choses à se raconter. Entre son voyage ésotérique en Thaïlande, et mes pérégrinations solitaires, le temps filait sans que nous nous en rendions compte.

Julie nous regardait du coin de l’œil et, lorsque son ami finit par la laisser seule, elle s’attabla avec nous. Cela pourrait paraître banal pour un profane du 21è siècle et pourtant, vous pouvez me croire, une anonyme qui vous fait la conversation, cela relevait déjà de la science-fiction. Ou d’un vieux polar d’espionnage.

Julie était sculpteur et il était difficile de ne pas tomber sous le charme de sa robe fleurie, son teint pâle et ses lèvres littéraires. Je sentis que le courant passait bien entre Sonia et Julie, si bien que je leur proposais de poursuivre la soirée dans un cadre plus intimiste.

Étais-je un libertaire audacieux ? Le genre de personnage que j’avais toujours détesté et qui se rappelait à moi à ce moment précis ? Ou est-ce que n’importe qui à ma place se serait délecté de ce moment presque intangible, et pourtant si réel ?

Lorsque la porte cochère se referma derrière moi, je sentis comme un coup de glaive sur ma côte de maille en métal précieux. Ce n’était pas le sentiment de culpabilité, dont je m’étais vite débarrassé en échange d’une ardoise de premier de la classe. J’étais juste mort de trouille et des sortes de rhumatismes me donnaient un aperçu des douleurs que j’allais probablement subir dans la vieillesse à venir.

J’acceptais toutefois ce défi que me tendait le destin pourtant si peu loquace à mon endroit, non sans une satisfaction sournoise. Que ne ferait-on pas pour un instant de grâce, à l’aune d’un inarrêtable sablier ?

Au dehors, quelques groupes d’hommes erraient sans but. Pour une fois, j’étais du bon côté de la barrière, et il était hors-de-question de ressentir une once de compassion pour cet amas de jeunes taulards de la vie, pris au piège d’une urbanité maladive et anonyme. Je les pardonnais donc pour leurs mines patibulaires, quitte à faire preuve d’une certaine condescendance. Après tout, l’appartenance à un groupe requiert des critères bien spécifiques, dont l’énumération et la validité étaient ici un concept très lointain en ce qui me concernait.

 

Débarrassé de ces questions existentielles, et muni de mon omniscience légendaire, je finis par prendre du plaisir à admirer Sonia s’épancher sur l’obscurité astrale, alors que je leur servais à chacune un verre de Prosecco. S’apitoyant sur son sort, Julie se réclamait d’une présence d’épeautre dans les abysses de l’incrédulité. Il y en avait pour tous les goûts, toutes les combinaisons, et je ne boudais pas mon plaisir de parcourir les différents chapitres que la nuit m’offrait en compensation de cette vie que les montagnes russes n’avaient quasiment jamais traversés.

Au dehors, j’entendais les hurlements des loups gris. J’imaginais une meute fatiguée de jeûner et qui implorait qu’on leur laissa un peu de gibier à la chair savoureuse. Ou peut-être était-ce une célébration clandestine et acariâtre, qui nous rappelait la beauté interdite de la transgression divine.

Et de transgression, il était bien question.

J’étais l’élu. Le tiré au sort. Quelles souffrances avais-je pu endurer pour mériter une telle ascension cosmique, et quel supplice était-ce de ne pas approcher une telle récompense avant ? A moins que la morale n’ait rien à voir avec ce jeu de hasard où les pokers menteurs étaient bien impuissants face à un dénouement aussi inexplicable ?

« Et tout se finit dans une ambiance de rêve

Je m’endors sur la playa, soleil levant je me réveille ».

L’aube approchait et me rappelait à mon second rôle. Sonia et Julie avaient tant de choses à se raconter que je constatais non sans fatalisme qu’une compensation pouvait en cacher une autre.

Mais cela n’empêchait pas ma canine acérée de refléter la crédence lunaire des pavés de Paris, non sans une arrogance ostentatoire à l’égard des hyènes affamées que les métropoles désindustrialisées avait créé à la chaîne.

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Ziyad

Ecrit par Ziyad

Des textes qui me passent par la tête !

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