L’étrange Etranger
Un beau jour, ou peut-être une nuit, j’ai croisé ce chat gris. C’était donc une nuit, car c’est l’instant où tous les chats sont gris. A moins que ce ne fût le jour, un de ces jours où l’on peut rencontrer d’inhabituels chats gris.
Je ne sais plus ce qu’était ce jour-là. Où étais-je ? Le nom de la ville sur le bout de mes lèvres gercées par le goulot des bouteilles, j’observais, dans l’impasse sombre caressée par des nuages insomniaques, l’ombre de ce chat gris à côté de cet arbre-là autour duquel des trèfles à quatre feuilles prenaient le frais, de jour comme de nuit.
Sans méfiance, attiré par un trèfle quadri feuillu gigantesque qui arrivait à mi-hauteur de cet arbre-là, je me baissais pour le cueillir au bas de la tige.
Lorsque mes doigts l’ont atteint, un rat, ce rat-là, m’a mordu à la main. La main droite. C’est mauvais signe une morsure de rat à la main droite : c’est comme ça que la peste s’est répandue à Alger dans un roman d’Albert Camus. La peste, la brune, celle qui menace n’importe quelle ville, brûle les romans de Camus et détruit tous les arts de son pas de l’oie, ce pas de l’oie-là qui s’approche.
Le chat, le gris-là, sans bruit avait rejoint le rat, celui-là qui venait de mordre ma main droite. J’entendis clairement ce qu’ils se disaient : « Félin, a fait l’autre, tu es un bon camarade » et ils s’éloignèrent, pattes dessus, pattes dessous, en riant à la brume marine descendant des montagnes.
J’ai tué les deux d’un coup de révolver, ce révolver-là que maman m’avait donné le jour…ou peut-être était-ce la nuit… ? de sa mort.
Chez moi, j’ai invité mon vieil ami le docteur Bernard Rieux, et nous les avons dégustés lentement en court-bouillon. Ces deux-là étaient bons.