Les yeux se perdent dans les premières lueurs du matin. Cette nuit-là, un rugissement sourd a traversé toute la Tomaria.
Telle une onde de choc, il s’est propagé d’un royaume à l’autre jusqu’à parvenir aux oreilles d’Isabelle de Silv, sous le clair de lune.
Les oiseaux partent tous dans la même direction. Les hirondelles se précipitent, rasent les murs et les falaises, puis s’élancent vers le centre-est de la Tomaria.
Vers ce son sourd.
Celui d’une bête à l’agonie.
Les premiers rayons du soleil glissent sur les pupilles d’Isabelle, y faisant naître des nuances turquoise traversées de fines lignes ambrées.
Une première larme roule lentement le long de sa joue.
Contre sa poitrine, elle serre un petit être. Une petite fille venue au monde quelques jours plus tôt. Enveloppée dans un linge de lin, l’enfant se blottit contre sa grand-mère, ignorant encore les tourments qui agitent le monde.
Isabelle de Silv laisse couler une à une les larmes qu’elle ne peut retenir. Son regard demeure fixé sur l’horizon tandis que les oiseaux tracent dans le ciel une longue ligne sombre.
Comme s’ils indiquaient le chemin.
Comme si la raison de ses larmes se trouvait au bout de cette route invisible.
La brise caresse son visage. Quelques mèches de cheveux dévoilent les traits mûrs d’une femme déboussolée par le souffle son intuition.
Grand-mère depuis seulement cinq jours, elle contemple le ciel sans parvenir à détourner les yeux.
Elle pleure en serrant la petite contre elle.
Son chagrin est tel qu’elle peine à trouver la force d’entrouvrir les lèvres.
Finalement, un murmure s’en échappe.
– Aldonça…
…
Deux ans plus tôt, l’aube avait les mêmes teintes.
Légèrement rosées, les premières lueurs du soleil se posaient sur le voile humide laissé par la fraîcheur de la nuit.
La lumière réchauffait les vignes ainsi que les premières pierres des falaises de la région.
Ce matin printanier réveillait doucement les habitants de Mira.
Un peu plus tard dans la matinée, alors que le soleil rayonne sur toute la Contrée, une jeune femme vêtue d’une fine robe de lin sort d’une modeste maison de pierre.
Son panier en osier est rempli de linge et de tissus encore humides. De beaux tissus fins, dont certains sont soigneusement brodés de petites fleurs de la région, à l’image de celles qui ornent sa robe.
Les longs poils sombres de son chien loup caressent les jambes légèrement hâlées de la jeune femme. Heureux de retrouver le jardin, le chien profite de l’air frais du printemps.
– Mon loup ! Après, nous irons marcher dans le village. Grand-mère ne devrait plus tarder…
Le chien, aux yeux ambrés débordants d’amour et de fidélité, observe sa maîtresse étendre son linge.
Le jardin s’exprime sous la brise. Les arbres fruitiers laissent s’envoler quelques pétales, les fleurs dansent, les herbes aromatiques et médicinales dégagent leurs parfums, tandis que de longs cheveux bruns aux reflets auburn ondulent doucement dans le vent.
-Ma neta !
Une petite femme âgée, forte et robuste, s’approche du muret en contemplant avec tendresse la jeune femme et son chien.
Elle repose son coude sur le muret et laisse le poids de sa tête reposer dans sa main.
-Comment va ma douce Aldonça ?
-Grand-mère ! Je suis contente de te voir. J’ai hâte de découvrir le marché du village aujourd’hui !
-Oui ! Mira est en fête aujourd’hui. Les marchands de l’Est arrivent avec de magnifiques produits ! Tu me connais, les tissus orientaux sont d’une finesse incroyable !
Le son des instruments et les chants des bardes résonnent dans le village. Les hirondelles volent entre les ruelles.
-La robe de la femme du Baron avance bien ?
-Oui, et justement, j’aimerais ajouter une petite touche exotique afin de rendre cette robe unique !
-Tu es la meilleure couturière que je connaisse, Grand-Mère. Ton nom traverse les frontières grâce à tes magnifiques créations. Ce n’est pas pour rien que le Seigneur Aldric d’Andorinhas a demandé tes services pour sa femme.
-Et pourtant, Maria reste à Mira. Même si mon nom traverse les frontières, je préfère rester ici avec toi, ma neta.
Aldonça adresse un tendre sourire à sa grand-mère.
-Moi aussi.
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Ecrit par Caroline.L Cadaslt tout droit réservés