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Poésie

Les Tableaux De Kandinsky

Les Tableaux de Kandinsky

 

 

Fuir, fuir les horizons sur la ligne, de l’autre côté, sans chercher à savoir la boussole, la parallèle l’angle droit ni la règle. De toutes façons, ici, aucune mesure n’est utile dans cette réalité : les angles sont obtus.

 

Aux bords, chacun des cadres se pend au bout de cordes théoriques ou rien ne pèse et probablement tout se transforme. Les fous enfilent leur linceul et quittent les tableaux en laissant ouvertes les portes. Les couleurs, le jaune surtout, débordent sur le trottoir. Kandinsky s’enfuit, il court en apnée après des têtes. Il a dû perdre la sienne.

 

Comme de petites flammes se hissant vers le plafond, les images s’évaporent. La fumée, pourtant légère, recouvre les toiles d’un voile pudique à la géométrie douteuse.

 

“ C’est une croûte !” hurle mon voisin.

 

Il ne voit pas ni ne sent les fantômes se libérer et errer dans les salles glacées du musée ou l’irréalité ne cesse de déformer les repères. Mon voisin est un homme d’exactitudes, un cartésien millimétrique que l’anormalité effraie. Dans sa poche droite, car il est droitier, se terre un mètre ruban et un niveau à bulles que sa main tremblotante cajole.

 

Kandinsky s’est évadé. Il est l’heure, mesdames et messieurs, de quitter les lieux. Les cadres se referment sur eux-mêmes et il est grand temps de verrouiller vos rêves à double tour en dehors de vos têtes.

 

Alors, l’une après l’autre et galamment, les lignes de fuite passent la porte, bras dessus bras dessous. Ainsi s’éloignent-elles, bucoliques, s’enroulant autour de passants insomniaques qu’elles entraînent sous les feuilles encore vertes des platanes de la rue.

 

Tout tourbillonne au fond des oreilles. Car Kandinsky, farceur, s’est approché à portée de musique tant que cela envahit les cavités nasales et les globes. Les parfums à croches dérivent on ne sait d’où. Le temps d’identifier une odeur qu’une autre la bouscule, le moment d’apprécier une mélodie qu’un grondement la disloque. C’est le hurlement de la fleur de noyers qui se meurt dans les sanglots de senteurs teintées. De jaune, surtout.

 

Les yeux brûlent à fixer dans chaque rétine les œuvres mouvantes insatisfaites. Une ombre blanche passe et lentement déploie de petites ailes. Les lignes de fuite l’avalent. Il fait nuit. La salle est vide : plus de cadres, de toiles, de croûtes…

 

Mon voisin est heureux. À ses pieds, un chien jaune hurle à la vie.

Par DenisJaje

Homme de 66 ans à la retraite, je profite ENFIN de mon temps libre pour m'occuper de mes envies : l'écriture, la lecture, le théâtre ("classique" ou d'impro), les ami-e-s, les balades, la musique, les soirées sympas, les découvertes en général...

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