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Poésie

L’heure sans selle

Chaque matin, je lace ma dignité comme une vieille outre,
mais elle fuit par les coutures avant la prière.
Le miroir m’a donné un visage d’attente,
creusé du même or que les dunes quand elles mentent.

Sur la place, nous sommes une nuée sans nuage,
des hommes debout qui apprennent l’art de l’invisible.
Nos ombres disputent aux chiens le peu d’ombre.
Le ciel, lui, ne manque jamais de travail :
il change de bleu, déplace des troupeaux de nuées,
allume un soleil, éteint une lune , emploi parfait.

Moi, je suis ce couteau qu’on n’a jamais sorti de sa gaine.
Je rouille à l’intérieur de mon âge.
Mes doigts, qui savaient tresser le jonc et le doute,
tapent maintenant sur une table imaginaire,
tapent, tapent,
comme si le rythme allait enfanter un salaire.

Parfois, je vends un peu de ma voix aux touristes égarés.
Ils paient quelques dirhams pour entendre le chant du vide.
Je chante : « Il était une fois mes grands-pères,
ils bâtissaient les greniers collectifs avec leurs molaires.
Moi, je bâtis des jours sans épaisseur. »

Le soir, je regarde les fourmis.
Elles ont un chef, un chemin, une sueur utile.
Moi, j’ai un lit qui sent la paille sèche
et des rêves en grève.

Le coq du voisin crève l’aube d’un cri inutile.
Personne ne va aux champs.
Les champs sont repartis à l’école du désert.
Alors je m’assois sur le pas de la porte,
et je compte les secondes qui passent à pied,
sans même un balluchon.

Mon pays est un grand palmier chargé de dattes trop hautes.
On me dit : « Patience, tu grandiras. »
Mais mes bras ont la taille exacte de mon impuissance,
et l’échelle est brisée depuis trois générations.

Ainsi va l’homme sans ouvrage.
Il ressemble à la rivière qu’on a détournée.
Elle coule encore, mais elle ne sait plus pour quoi.

 

Écrit par : Badr Alaoui Mrani  @@ 🐦

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