Le freluquet

Fin octobre, début novembre. La gueule en vrac les jours de pluie, la nuit pesante les mois d’hiver, c’était la première fois que j’utilisais un traitement de texte pour autre chose qu’un satané rapport à rendre. Et lorsque la taulière eut éteint les derniers luminaires, je compris qu’il fallait que je trouve refuge ailleurs. Ça tombait bien, j’avais ce cocktail d’anciens diplômés de l’université, et en bon pique-assiette que j’étais, je décidais d’aller y faire un tour.

Blague à part, je ne suis pas du genre écornifleur. C’est en réalité pour la brune au teint hâlé que je m’étais rendu à cet évènement. J’avais sublimé ses traits toute l’année, sans ne jamais lui avoir envoyé de signe d’intérêt. Ou peut-être une fois ou deux, je le concède, ce qui m’avait surement fait passer pour un énième mort-la-faim. Les femmes ont le don de ne pas faire la différence entre la maladresse et la drague fordiste. Non, en fait, elles ne laissent seulement pas de place à l’hésitation ou à la peur. C’est surement un truc génétique et préhistorique lié à la survie.

Dans le monde moderne, cette compétition pousse bon nombre d’hommes dans la pire des affres : la caricature. Celle qui vous pousse à jouer un rôle, à sombrer dans un personnage à la croisée entre Mister Love et Jacob Palmer. Le physique et les projecteurs en moins. Lorsqu’il touche le fond, mais qu’il décide de creuser encore, le chasseur-cueilleur se transforme en VRP, essayant de mettre en valeur ses atouts et ses supposées réussites. Il conte alors des histoires qu’il n’a jamais eues, à des femmes qui vivent des aventures qu’elles ne raconteront jamais.

Alors que j’observais ma brune d’un œil acéré mais discret, un freluquet vint se planter devant moi comme un poteau, me demandant pour quelle boîte je travaillais. Je lui répondis brièvement, espérant ainsi le décourager. J’avais appris ça des inconnues à qui j’avais essayé de parler en soirée. Mais le bougre semblait motivé à se trouver un partenaire de conversation, et il m’avait bel et bien pris pour cible.

Il me racontait qu’il bataillait pour décrocher un sacro-saint CDI dans le monde du conseil. Ce contrat par lequel le Système vous ouvre ses portes : logement, crédit, reconnaissance sociale. Pour ce faire, il me disait que l’un des meilleurs moyens d’y parvenir, c’était de « glisser son CV » à des personnes bien placées. Il en profitait donc pour me demander si je savais où se trouvait le parrain de la soirée, par ailleurs dirigeant d’IBM France. Je ne savais pas qui c’était, mais il ne m’a pas fallu plus de trois secondes pour le trouver :

« Ce n’est pas lui, là-bas, cheveux grisonnants, lunettes rondes, costard gris taillé un peu au-dessus, et dont la tête dépasse largement de l’assemblée ? ».

C’était bien lui. Et alors que notre jeune talent allait enfin me dégager la vue, je lui demandais in extremis si sa technique avait déjà porté ses fruits. « Ca a failli marcher, une fois », me répondit-il, avant de s’enfoncer au milieu de la courtisanerie en costume trois-pièces.

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