L’alignement des planètes

Soyons honnĂŞtes. De vous Ă  moi, il y a certains soirs oĂą la grâce sonne Ă  votre porte. Cela finit par arriver, au dĂ©tour de quelque solstice juxtaposant une Ă©clipse lointaine. C’est un soir comme celui-lĂ , et alors que j’errais comme une âme en peine dans les faubourgs de l’iniquitĂ©, que j’aperçus Sonia.

Sonia n’avait rien de ces jeunes momies pâles et angĂ©liques qui ornaient les rues new-yorkisĂ©es de Paris. Elle avait le regard embuĂ© de tendresse, qui tournait le dos Ă  une bouche en saillie qu’on aimait regarder s’agiter. Elle Ă©tait probablement surdouĂ©e, et avait un parcours atypique et semĂ© d’embĂ»ches qu’elle aurait dissĂ©minĂ©es ça et lĂ  dans des Ă©pisodes surnaturels et amnĂ©siques.

Elle sortait d’une boutique et me hĂ©la. Nous partĂ®mes fĂŞter nos retrouvailles autour d’un dĂ®ner bien mĂ©ritĂ© dans une brasserie parisienne des plus classiques, loin des concepts hĂ´teliers grandiloquents qui Ă©pataient des galeries de nĂ©o-parisiens aux bourses vides, mais en quĂŞte d’amusement filaire et indĂ©cent.

A l’heure qu’il Ă©tait, je me dĂ©lectais d’un lieu-noir absolument divin, et qui me confortait dans mon rejet des fossoyeurs de clientèles. J’Ă©tais sans cesse en conflit larvĂ© entre ma curiositĂ© pour les couronnes Ă©phĂ©mères, et mon attrait pour la solitude des grands espaces.

Avec Sonia, nous avions contre toute attente beaucoup de choses à se raconter. Entre son voyage ésotérique en Thaïlande, et mes pérégrinations solitaires, le temps filait sans que nous nous en rendions compte.

Julie nous regardait du coin de l’œil et, lorsque son ami finit par la laisser seule, elle s’attabla avec nous. Cela pourrait paraĂ®tre banal pour un profane du 21è siècle et pourtant, vous pouvez me croire, une anonyme qui vous fait la conversation, cela relevait dĂ©jĂ  de la science-fiction. Ou d’un vieux polar d’espionnage.

Julie était sculpteur et il était difficile de ne pas tomber sous le charme de sa robe fleurie, son teint pâle et ses lèvres littéraires. Je sentis que le courant passait bien entre Sonia et Julie, si bien que je leur proposais de poursuivre la soirée dans un cadre plus intimiste.

Étais-je un libertaire audacieux ? Le genre de personnage que j’avais toujours dĂ©testĂ© et qui se rappelait Ă  moi Ă  ce moment prĂ©cis ? Ou est-ce que n’importe qui Ă  ma place se serait dĂ©lectĂ© de ce moment presque intangible, et pourtant si rĂ©el ?

Lorsque la porte cochère se referma derrière moi, je sentis comme un coup de glaive sur ma cĂ´te de maille en mĂ©tal prĂ©cieux. Ce n’Ă©tait pas le sentiment de culpabilitĂ©, dont je m’Ă©tais vite dĂ©barrassĂ© en Ă©change d’une ardoise de premier de la classe. J’étais juste mort de trouille et des sortes de rhumatismes me donnaient un aperçu des douleurs que j’allais probablement subir dans la vieillesse Ă  venir.

J’acceptais toutefois ce dĂ©fi que me tendait le destin pourtant si peu loquace Ă  mon endroit, non sans une satisfaction sournoise. Que ne ferait-on pas pour un instant de grâce, Ă  l’aune d’un inarrĂŞtable sablier ?

Au dehors, quelques groupes d’hommes erraient sans but. Pour une fois, j’étais du bon côté de la barrière, et il était hors-de-question de ressentir une once de compassion pour cet amas de jeunes taulards de la vie, pris au piège d’une urbanité maladive et anonyme. Je leur pardonnais donc leurs mines patibulaires, quitte à faire preuve d’une certaine condescendance. Après tout, l’appartenance à un groupe requiert des critères bien spécifiques, dont l’énumération et la validité étaient ici un concept très lointain en ce qui me concernait.

DĂ©barrassĂ© de ces questions existentielles, et muni de mon omniscience lĂ©gendaire, je finis par prendre du plaisir Ă  admirer Sonia s’épancher sur l’obscuritĂ© astrale, alors que je leur servais Ă  chacune un verre de Prosecco. S’apitoyant sur son sort, Julie se rĂ©clamait d’une prĂ©sence d’épeautre dans les abysses de l’incrĂ©dulitĂ©. Il y en avait pour tous les goĂ»ts, toutes les combinaisons, et je ne boudais pas mon plaisir de parcourir les diffĂ©rents chapitres que la nuit m’offrait en compensation de cette vie que les montagnes russes n’avaient quasiment jamais traversĂ©es.

Au dehors, j’entendais les hurlements des loups gris. J’imaginais une meute fatiguĂ©e de jeĂ»ner et qui implorait qu’on leur laissa un peu de gibier Ă  la chair savoureuse. Ou peut-ĂŞtre Ă©tait-ce une cĂ©lĂ©bration clandestine et acariâtre, qui nous rappelait la beautĂ© interdite de la transgression divine.

Et de transgression, il Ă©tait bien question.

J’étais l’élu. Le tiré au sort. Quelles souffrances avais-je pu endurer pour mériter une telle ascension cosmique, et quel supplice était-ce de ne pas approcher une telle récompense avant ? A moins que la morale n’ait rien à voir avec ce jeu de hasard ? Les bookmakeurs se sentaient bien impuissants face à un dénouement aussi imprévisible.

« Et tout se finit dans une ambiance de rêve

Je m’endors sur la playa, soleil levant je me rĂ©veille ».

L’aube approcha et me rappelait docilement Ă  mon second rĂ´le. Sonia et Julie avaient tant de choses Ă  se raconter que je constatais non sans fatalisme qu’une compensation pouvait en cacher une autre. J’Ă©tais dĂ©sormais renvoyĂ© en seconde ligue, ce qui ne manqua pas de rassurer les parieurs.

Mais cela n’empĂŞchait pas ma canine acĂ©rĂ©e de reflĂ©ter la crĂ©dence lunaire des pavĂ©s de Paris, non sans une arrogance ostentatoire et satisfaite Ă  l’Ă©gard des hyènes affamĂ©es que les mĂ©tropoles dĂ©sindustrialisĂ©es avait crĂ©Ă© Ă  la chaĂ®ne.

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