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Le voyage d’Aedez A. Piktuz

« Je me souviens très bien », affirma Aedez. « Avec Lena, nous sommes arrivés ici le vingt-cinq avril. Peut-être qu’elle n’avait pas envie d’effectuer son périple seule ?… Je ne sais, en tout cas, elle a eu la bonne idée de m’inviter à partager son voyage ! Quelle chance ! D’après ce que j’ai compris, elle a été embauchée par une grosse agence de voyage de Floride. Et l’idée, c’est qu’elle doit faire le tour d’Europe des centres balnéaires de thalassothérapie… ». Aedez s’interrompit un instant. Il voulait trouver le mot juste, celui qui saurait donner à l’investigation ses lettres de noblesse… « Emérites ! » … s’écria-t-il brusquement, triomphant de sa lacune provisoire. « Des centres balnéaires de thalassothérapie émérites… » articula-t-il avec emphase, « et réaliser un guide à destination de leur riche clientèle américaine. Quelle aubaine ! » commenta-t-il, « on allait en Europe ! Je ne sais pas si j’en avais rêvé auparavant, mais je me sentais hyper bien préparé ! Et moi qui n’avait jamais voyagé jusqu’alors, je peux te dire que j’étais super ravi ! » s’exclama-t-il, tout excité.

« Alors d’abord, évidemment, on a pris l’avion à l’aéroport de Miami. Je n’étais pas très rassuré… » avoua-t-il, un peu honteux. « Je me suis blotti dans mon recoin… et puis j’ai attendu que ça passe… ». Puis, il trouva opportun de changer de sujet, et d’un ton sentencieux, il entama l’exposition de l’aventure avec fierté : « le projet de Lena était simple, mais efficace ! D’abord, il s’agissait de couvrir la mer méditerranée, puis la façade atlantique ; remonter sur la Manche, des deux côtés du détroit ; poursuivre par la mer du Nord et finir par la mer baltique. Tu te rends compte du programme ! Génial, non ? » demanda-t-il…                         

Sans attendre la réponse, il poursuivit d’une traite : « du coup, première destination… Athènes !… Avant la Méditerranée… une petite mise en forme… avec un léger détour par la mer Egéé… Elle n’allait quand même pas commencer son « sea trip » sans rendre hommage à la Grèce ! C’est quand même elle qui a donné son nom à ces soins divins, hein ? ». Mais de nouveau, la question n’était, somme toute, que tout à fait rhétorique et Aedez poursuivit son récit dans un élan volubile que rien ne semblait pouvoir arrêter. « Bon, tu me suis ? « Thalassa », c’est la « mer » en grec, et « thérapie », ça veut dire « soin » ou… « cure ». Moi je ne connais pas trop les langues étrangères… mais ça, j’ai pigé ! ».

« Après, bien sûr », continua-t-il, « on a longé les côtes du Péloponèse et de l’Albanie, on est monté jusqu’en Croatie, on a fait le tour de la botte italienne et un petit bout du sud de la France, avant l’Espagne et le Portugal. Bon, je ne vais pas te raconter par le menu toutes nos superbes escales… je ne veux pas t’ennuyer avec ça… » babilla-t-il sans conviction, « mais disons qu’à partir de la visite du fantastique centre de thalasso à Nazaré, entre Porto et Lisbonne, avec la mer en vis-à-vis et ses falaises… ». Etonnamment, l’évocation de ce paysage marin particulier sembla tout à coup provoquer en lui quelque nostalgie mystérieuse, et il interrompit momentanément sa monodie … Puis, dans un souffle nouveau, Aedez reprit de plus belle : « alors là, vois-tu, on était vraiment entré dans la phase atlantique ! Perso, je ne sais pas pourquoi, mais moi je m’y sentais mieux. J’avais l’impression… tu vas rire… de mieux respirer… enfin bref, on a fait la côte basque, et puis on a continué à remonter le littoral. C’était… super !… Quoiqu’à vrai dire… même si on allait de spas en spas, plus merveilleuses les uns que les autres… moi, je commençais à en avoir un peu assez… parce que, il y a un truc que je ne t’ai pas dit… c’est que moi, je n’aime pas l’eau salée ! Alors le sel dans les bagages et tout et tout… honnêtement… je commençai à en avoir ras-le-pompon… mais bon, je ne pouvais rien dire, n’est-ce pas, je voyageais quand même au frais de la princesse ! ».

L’énonciation de cette expression perturba Aedez un fragment de seconde. Pourquoi l’avoir employée ? … Non, Lena n’avait rien d’une princesse ! Certes, elle était très aimable, voire même adorable, vive et assez chic… mais de là à la qualifier de princesse… il ne fallait peut-être pas pousser mémé dans les … pyracanthas ? Non, ça pique aussi mais ce n’est pas ça. Oh, et puis zut ! Pourquoi j’ai toujours des problèmes avec les trucs qui piquent ?… Abandonnant sa réflexion métaphysique, il reprit le cours de sa narration :

« Bref », énonça-t-il, mettant un terme péremptoire à ses élucubrations mentales, « passé Bordeaux, je commençais sérieusement à me languir d’un vrai bain d’eau douce, de préférence calme, et sans remous… tu vois, le genre tranquille quoi… finalement… tout le contraire de ce qu’on visitait… Et puis, bing ! Voilà la chance qui me re-sourit ! Figure-toi qu’avant d’arriver à La Rochelle, Lena a voulu visiter une charmante petite station balnéaire, du nom de Châtel-quelque-chose-plage. Elle s’était avisée qu’il y avait là-bas un centre de thalasso-spa super chouette, avec grande terrasse, vue sur la mer, et tout le toutim… Moi je me dis que ça va peut-être être le moment de se dire au revoir… ».

« Mais pour aller où ? … » lança-t-il, interrogateur. Aedez avait à cœur de faire sentir à son interlocuteur le poids du doute dont il avait lui-même été la proie peu de temps auparavant. « Et c’est là que Lena a eu une idée géniale ! ».  

Aedez ne pouvait plus cacher la joie qui l’animait, et son éloquence redoubla d’intensité : « comme apparemment elle aussi voulait se changer les idées, elle a loué une bicyclette et s’est offert une petite escapade… Où ça ? Je te le donne en mille ! Entre mer et marais ! … Elle est pas belle la vie, hein ? » s’exclama-t-il, avec toute la malice d’un conteur de bonne blague en quête de connivence avec son public. Satisfait de son aparté philosophico-comique, il reprit le fil de son histoire.

« Quelques coups de pédales plus loin, Lena s’est laissée séduire par ce qu’elle a l’habitude d’appeler « un paysage hors-pair ! ». Ah ! Combien de fois je l’ai entendue s’exclamer : « C’est un paysage hors-pair ! Ah, oui, vraiment ! C’est un paysage hors-pair ! »… Bref, elle s’arrête, pose sa bicyclette sur un petit mur de pierres et s’assied à côté. Elle retire du panier avant son petit sac de sport duquel elle sort une barre de céréales et une thermos de thé… et le sac reste ouvert…

Cette fois-ci, je me sentais fin prêt… Ah !… L’appel du large !… Du coup, c’est là que j’ai décidé de prendre mon envol ! Le premier ! Tu te rends compte ! ». A cette réminiscence, l’exaltation d’Aedez est à son comble.

« J’aime bien Lena » concéda-t-il, « mais je me sentais un peu à l’étroit avec elle. Eh bien, pour la première fois de ma vie, je me suis senti libre ! Quelle expérience ! » dit-il, encore émerveillé. « Je suis allé visiter un peu les environs, tout seul ! Eh bah, figures-toi que je n’avais pas fait cent mètres, que je tombe nez à nez avec un congénère !  Non mais, tu imagines ça ? Moi, ici, je me croyais tout seul, vu que je viens de loin et que je ne saurais même pas localiser cet endroit sur une carte tellement cette terre m’est inconnue ! Et là, paf, je tombe sur un compatriote ! Enfin, pas tout à fait… parce que lui me dit que sa famille est venue d’Italie, il y a déjà quelques années. Et puis, après m’avoir bien observé, il m’annonce que si ça se trouve, j’aurai peut-être de la famille d’ancêtres albanais dans la région ! Alors ça c’est un comble ! Moi qui ne connaissais personne ici, dans cette terre étrangère… je me retrouve avec une famille ! Non mais, tu imagines ? ». S’avisant soudain que son interlocuteur n’avait pipé mot depuis le début du récit de sa formidable épopée, Aedez réalise finalement qu’il a peut-être enfreint les règles les plus élémentaires de politesse…  

 Il mobilise alors toute la courtoisie dont il est capable, et demande d’un ton amène : « Euh… et toi ?… Tu es de la région ? C’est pas mal ici, c’est tempéré… ».

Mais, le beau héron cendré, qui avait trouvé refuge pour quelques jours dans le joli petit marais d’Angoute, n’entendait rien à ce verbiage exaspérant. Lui, qui n’appréciait rien tant que le calme et la solitude des prairies, était fort agacé par ce vrombissement horripilant autour de sa tête. Excédé, d’un coup de bec plus vif que l’éclair, il happa le petit moustique zébré de noir et de blanc qui, en compagnie de ses frères des marais, finit son voyage au creux de l’estomac du noble échassier.

Crédits photo: Clker-Free-vektor-images

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