Bien avant potron-minet, alors que la cloche paroissiale sonnait les cinq coups fatidiques annonçant la mise en bière, Katell sort de la petite maison de la rue du presbytère, sur le flanc gauche de la chapelle de Kerlevralen. Elle s’arrête un instant sous l’auvent couvert de genêts, à l’affut. Nulle âme dans la rue que seul un rai fantomatique de lune éclaire. D’un geste machinal, elle ajuste sa coiffe, resserre le petit châle de laine sur ses frêles épaules et se met en route. Sa main droite, crispée sur l’anse d’osier du panier qu’elle transporte, semble ne plus lui appartenir. Sait-elle déjà à quelle funeste action on la destine ?
Katell remonte la voie sur quelques mètres, jusqu’à son intersection avec la rue grande. Elle longe les petites maisons du bourg et s’écarte à la rencontre des escaliers de pierres dont certaines sont dotées. Bientôt, elle arriverait au cimetière, où ses sœurs spirituelles la rejoindraient… chacune avec leur couteau effilé et l’achillée, dans ce même long panier d’osier.
Le cercueil ne serait scellé qu’à l’arrivée du prêtre. Il fallait se hâter. Soudain, au loin, l’astre lunaire mit en lumière quatre silhouettes qui s’approchaient des grilles du cimetière. Katell reconnu de suite l’anatomie contrastée de Rozenn, robuste, et celle d’Azilis, plus chétive. Toutes deux arrivaient du petit hameau de Lann Toul, à l’ouest, tandis que Gwennyn et Goulwena venaient de Penkordic, à l’est. Quelques minutes plus tard, elles franchissaient ensemble l’entrée de la petite nécropole villageoise, repoussaient derrière elles les grilles noires rongées de rouille, et se dirigeaient vers le caveau des Rohan, non loin de l’if tutélaire du vieux cimetière. Elles trouvèrent la bière juste derrière, allongée sur deux billots de bois, prête à être verrouillée et enterrée. Le temps pressait.
Un, deux, trois… Rozenn et Azilis, l’une à la tête, l’autre au pied, soulèvent le couvercle du cercueil et le déposent sur le côté. Le corps endimanché du méchant clerc de Rohan apparait dans toute sa laideur. La position de ses bras, repliés comme en prière, ne convainc aucune d’entre elles de sa bonne foi. Elle n’est tout au plus que la manifestation navrante de son hypocrisie pérenne, de sa vie à peine passée à sa présente mort.
Le rituel sacrificiel de purification pouvait commencer. Chacune, à l’exception de Katell la Druidesse, sort de son long panier d’osier savamment tressé quelques brins d’achillée et les place, tête bêche, sur le relief rocheux d’un antique peulven, pierre levée au centre d’un cromlech millénaire depuis longtemps enseveli, dont seul le sommet affleure encore à la surface du sol. Puis, un, deux, trois… Gwennyn et Goulwena, l’une à la tête, l’autre au pied, soulèvent le corps roide du méchant clerc de Rohan et le déposent à terre, veillant à bien positionner sa tête sur l’oreiller d’achillées fraîchement constitué. Il est temps à présent de rendre justice à toutes les victimes de ses méfaits, qu’elles puissent enfin connaître, dans ce monde ou dans l’autre, apaisement et sérénité ; leurs plaies guéries par le sacrifice de la tête coupée.
Les cinq sœurs spirituelles prennent place autour du corps défunt et entament leur ronde macabre. Leur main droite, levée en triomphe, tient fermement le couteau de justice et de rédemption qui bientôt accomplira son office cérémoniel. Elles entonnent alors l’incantation à Dana, déesse-mère de toutes les créatures, rédemptrice bienveillante entre toutes. Le chant sacré est rythmé par le martèlement cadencé de leurs sabots sur le sol matinal encore gelé :
« O Dana, mam an oll grouadurien, Kinnig a raimp deoc’h penn an den perfid-se Goullonderiñ anezhi eus e holl draoù brudet ha brein, Degemeret gant an aberzh-se , Da walc’hi gant gwad, An infami eus an ene-ma, Ha dieubiñ speredoù e dud lazhet, Eguet dre ho madelez hac ho madelez, Pep droug a vo dissolet, n’eo ket an natur orin, Hoc’h eus krouet nobl ha pardonus, Adtapout ho gwirioù, C’hoarezed ar justis, Ho servijerien, Trugarez deoc’h, O Dana, mamm an oll grouadurien O Dana, mamm an natur »
(« ô Dana, mère de toute créature, Nous allons t’offrir la tête de ce perfide, La vider de toute sa matière infâme et corrompue, Accepte par ce sacrifice, De laver par le sang, L’infamie de cette âme, Et délivrer l’esprit de ses victimes, Que par ta bonté et ta bienveillance, Tout le mal soit dissout, Et que la nature originelle, Que tu as créé noble et indulgente, Reprenne ses droits, Les soeurs de justice, Tes servantes, Te remercient, ô Dana, mère de toute créature, ô Dana, mère nature »).
L’incantation achevée, Katell la première abat son couteau sur la gorge raide du méchant clerc de Rohan. Puis, c’est le tour de Rozenn. Le sang, délivré de sa cangue charnelle, jaillit des deux cratères béants. Azilis et Gwennyn, chacune à point nommé, s’acquittent à leur tour de leur tâche. Goulwena porte le coup final. La tête se détache et vient rouler jusqu’aux pieds de Katell, comme aimantée par une force supérieure. Rozenn creuse un petit trou au pied de l’if, et le contenu de la boîte crânienne y est placé. Religieusement, Azilis verse quelques gouttes de la précieuse Eau des Etoiles dont elle est la gardienne. Gwennyn, quant à elle, de ses doigts de fée, émiette lentement la terre froide avant de la saupoudrer avec délicatesse sur la cervelle purifiée, avec toute la solennité que le sacre néo-baptismal requiert.
Le jour commence à poindre. Accompagnées par la mélopée matinale du rouge-gorge, puis du merle, humblement, les sœurs saluent l’arbre vénérable garant d’éternelle paix auquel elles viennent de faire offrande. Lorsque le passereau et le coucou se joignent au concert, elles savent qu’il est temps pour elles de parfaire leur œuvre. Gwennyn et Goulwena, l’une à la tête, l’autre au pied, soulèvent le corps roide du clerc de Rohan maintenant apaisé et le redéposent dans la bière derrière le caveau. Katell, après avoir consciencieusement placé les fleurs d’achillée dans la tête sans malice du clerc ainsi expurgé, la remet en position de chef. La plante magique d’Achille a fait merveille, nulle trace sanguinolente de décapitation, le clerc a recouvré son intégrité… la malignité en moins, l’honneur en plus.
Un, deux, trois…Rozenn et Azilis, l’une à la tête, l’autre au pied, soulèvent le couvercle du cercueil et le replacent soigneusement dans sa loge initiale. Les couteaux, qui ne serviront plus, sont enfermés dans une toile de lin épaisse et seront jetés dans l’étang de la Forêt, où ils rejoindront leurs frères d’arme de noblesse. Les cinq sœurs reprennent leurs longs paniers d’osier et se remettent en marche, le cœur rempli du noble sentiment de sérénité après le devoir accompli. Une fois franchies les portes rouillées du cimetière, chacune reprend son chemin, sans mot dire.
Sept heures et demi. Le réveil sonne. D’un geste machinal, Katell l’éteint. Elle ouvre les yeux. Le décor de sa chambre d’emprunt ne lui est pas encore familier. A mi-chemin entre éveil et sommeil, ce sont les visions de son étrange rêve qui s’imposent d’abord à son esprit. Elle revoit le panier, le couteau, le cimetière… la tête… les images sont si nettes qu’il lui semble avoir réellement vécu les scènes que son esprit fantasque lui a donné à voir pendant la nuit… Bientôt, la torpeur engendrée par son brusque réveil commence à se dissiper. Elle songe alors qu’étonnamment, malgré l’horreur de sa rêverie nocturne, elle n’a éprouvé aucune angoisse. Comme si l’esprit de justice qui y présidait en avait adouci la teneur… Elle éprouve néanmoins, un sentiment bizarre, comme une culpabilité… pourquoi donc s’interroge-t-elle. Peut-on être tenue responsable de ses rêves ?… Et quand bien même, pense-t-elle, de toute façon, le clerc était déjà mort… ce n’est pas nous qui l’avons tué ! … Elle réalise aussitôt ce que ce « nous » de fiction a d’incongru et ne peut s’empêcher de sourire.
Elle est à présent tout à fait réveillée, et s’avise bientôt que la journée qui s’annonce va être importante. Elle met aussitôt un terme à ses réflexions, sort promptement du lit et file à la salle de bain attenante à la petite chambre myosotis dont, la veille, Gwennyn, la nouvelle châtelaine, lui avait confié la clé.
Les chambres du château de Kerez, aux abords de l’Etang de la Forêt dans l’ancienne baronnie de Lanvaux dont Louis II de Rohan-Guémené fut l’un des derniers titulaires, avaient été rénovées avec soin, chacune dans un camaïeu de couleurs florales recherché. Et la couleur… ça la connaissait !
Ses ablutions achevées, Katell se demanda si Rozenn la matinale était déjà prête. Elle avait la chambre bouton d’or d’à côté, mais aucun bruit de préparatif n’en sortait… à moins que l’isolation soit vraiment parfaite ? Elle savait que Gwennyn, et Goulwena, sa compagne, avaient embauché les meilleurs artisans bretons pour rénover cet ancien château du XIVème siècle au pied occidental des Landes de Lanvaux, au nord-ouest de Brandivy où, le 28 septembre de l’an 1364, le connétable du Guesclin en personne vint s’installer… en vue de ce château même ! Quelle chance extraordinaire que Rozenn et elle aient été sélectionnées pour la restauration des fresques de son incroyable chapelle ! C’était comme un rêve… mais elle préférait nettement celui-ci !
Pleine d’allant et d’allégresse malgré la grisaille presque coutumière du temps breton, Katell descend les deux étages qui séparent les combles aménagés des communs. Elle pénètre dans la grande cuisine enchanteresse où les repas allaient être servis pour leur petite équipe des Beaux-Arts. Elle est tout de suite séduite par le décor. Les murs, recouverts de carreaux de faïence de Quimper décorés de fines hermines bleues sur fond blanc, offrent un tableau de charme et un arrière-plan de choix aux meubles de chêne ciré qui les ornent : bahut, buffet, dressoir rustique, maie, potière étagère et porte-casseroles de cuivre s’y trouvent admirablement placés. Même les hottes des deux cheminées intérieures n’ont pas échappé à la vague vernissée bleue ! L’ensemble forme un tableau vraiment magnifique, se dit Katell à part elle-même. Son œil émerveillé se tourne instinctivement vers la source de lumière naturelle que, dans l’angle droit, la fenêtre majestueuse aux vitraux à médaillons octogonaux et à petits losanges intercalaires diffuse généreusement.
Une énorme table monacale trône en plein centre de la plantureuse cuisine. Dessus, un petit-déjeuner pantagruélique ponctué par trois magnifiques bouquets d’hortensias bleus, dans leurs vases Henriot, le tout sur une jolie nappe rustique en lin naturel… rayée de bleu. Katell n’a aucun mal à déduire la couleur de prédilection des nouvelles châtelaines, et se demande si la fresque à restaurer dans la chapelle devrait, elle aussi, comporter cette dominante… une couleur froide pour le chaudron bouillant de l’enfer… hum… pas sûr !
Son amie Rozenn était déjà attablée et ravie de son café – pain bis – beurre salé. Elle relatait à Gwennyn et Goulwena son parcours académique, des beaux-Arts à l’Institut national du patrimoine avec sa ferveur coutumière. Contrairement à elle, originaire de Lorient, Rozenn est une fille du kreiz Breizh, le centre Bretagne. Mais c’était bien loin de leur Bretagne natale qu’elles deux s’étaient rencontrées. Enfin… loin… tout est une question de point de vue.
… D’ailleurs, la question du point de vue… restait une vraie question, qui n’avait pas manqué d’alimenter de nombreux débats dans leurs cours de peinture aux Beaux-Arts de Paris. Et en fait, elles trouvaient ce thème si passionnant qu’il avait souvent nourri leurs discussions, et les avait menées dans maints débats philosophiques. Débat qui au demeurant les avait encore animées la veille au soir, alors qu’elles buvaient tranquillement une pinte dans la microbrasserie du Roi Morvan, à quelques encablures de la fameuse chapelle, dont la peinture murale polychrome qui la rendait célèbre nécessitait un réel travail de restauration … Leur travail !
Malgré le temps séculaire qui l’avait considérablement détériorée depuis le Moyen-Âge finissant, la fresque de la chapelle de Kerez était le témoignage encore vivant de l’extraordinaire créativité des artistes de la Renaissance bretonne, autant emprunte des influences de la proche Loire que de la lointaine Italie. Mais son originalité n’était pas tant dans le sujet… somme toute assez banal … que dans son traitement. En effet, au cours de leurs études artistiques, des représentations moyenâgeuses de « l’enfer », Katell et Rozenn en avaient été abreuvées jusqu’à plus soif… seule celle, un peu plus tardive, de Botticelli, d’après La divine comédie de Dante, avec sa structure en forme d’entonnoir et ses neuf cercles en spirale, avait vraiment grâce à leurs yeux. Mais lorsqu’elles avaient postulé pour le programme de restauration de la fresque de la chapelle confié aux Beaux-Arts dont elles étaient diplômées, outre un peu de chauvinisme et de fierté aussi peut-être de voir un élément du patrimoine de leur chère contrée sélectionné, ce qui les avait réellement frappé, c’était l’originalité et la modernité de la représentation. De l’humour breton à l’état pur ! katell se remémore la scène, qu’elle et Rozenn avaient relevé en esquisse quelques mois auparavant pour la constitution du dossier de présentation du projet. N’était sa cruauté et son aspect grotesque, le spectacle était vraiment cocasse ! Katell se dit que, sans honte pour un journal tel que Charlie Hebdo, elle aurait pu figurer dans leur colonne satirique !… Mais les extrémistes catholiques avaient-ils plus d’humour que leurs homologues islamistes ?… Hum… Rien de moins sûr chez les ultra-dogmatiques, songe-t-elle…
Comme dans de nombreuses représentations de cette époque, l’Enfer était symbolisé par un chaudron chauffé à rouge dans lequel de pauvres hères impies baignaient dans un bouillon effervescent. Mais deux éléments ici transformaient l’horreur de la scène en spectacle aussi caricatural que burlesque. D’abord, le Diable. Complètement hilare, à l’aide de sa longue fourche satanique, il touillait la soupe aux infortunés comme un sorcier malicieux une potion de son cru. Et puis, la ronde macabre autour du chaudron. Main dans la main, paysans, ecclésiastiques et nobles seigneurs, jambes levées, dévêtues et décharnées, corps tordus et faces grimaçantes, semblaient sautiller de plaisir malsain sur les braises ardentes, dans un rythme endiablé. Au-dessus du grand chaudron de damnation, douze petits diablotins espiègles voletaient, langue tirée, fourchette élancée, au milieu de frêles vaguelettes verticales laissant penser qu’un fumet délicieux émanait de la marmite aux pénitents mijotants… quelques-uns déjà réduits à l’état de squelettes. Point d’orgue narquois, pied de nez tendancieux à la dernière Cène… Quelle incroyable représentation !
La fresque datant très probablement du début du XVème siècle, Katell s’était demandé si son auteur ne s’était pas inspiré de l’histoire, réelle celle-là, du Dogue noir de Brocéliande, feu le connétable Bertrand de Duguesclin qui, mort quelques décennies plus tôt en terre de Gévaudan, avait subi le rituel de l’« usage teuton », le mos Teutonicus, alors qu’il était procédé au retour de son corps vers sa terre bretonne natale.
L’histoire relate son éviscération et son embaumement au Puy-en-Velay, et le long chemin à parcourir dans une chaleur torride. Lorsque la troupe arriva du côté de Clermont-Ferrand quelques jours plus tard, on observa qu’un cortège de mouches escortait la charrette sur laquelle le corps du connétable était déposé. On décida alors d’employer les grands moyens, et d’utiliser la botte secrète de l’embaumement, la technique funéraire d’excarnation, consistant à faire bouillir le corps dans une marmite de vin pour détacher les chairs du squelette, le tout aromatisé d’épices …
- Bonjour Mesdames ! s’exclama Katell avec un large sourire en prenant place à la tablée dans la belle cuisine bleue. Une salve de « bonjours » joyeux lui est rendue.
- J’étais en train de raconter à Gwennyn et à Goulwena notre parcours artistique, lança Rozenn d’un ton enjoué… enfin, notre périple plutôt ! Mais je t’attendais pour évoquer ce dont on a parlé ensemble hier soir à la brasserie. Bonnes bières d’ailleurs ! enchaina-t-elle avec l’esprit d’à propos qui la caractérisait.
- Oui, franchement c’est génial que toutes les deux vous ayez réussi à jongler comme ça entre vos études aux Beaux-Arts et la formation à l’INP ! commenta Goulwena, et je comprends que ça n’a pas dû être évident tous les jours ! En tout cas, le résultat est là ! C’est vous deux qui allez restaurer notre petit chef-d’œuvre ! Avec Gwennyn, on était si fières quand on a obtenu les crédits pour acheter ce magnifique domaine ! Et je ne vous raconte pas quand on a reçu l’accord de la DRAC pour financer la restauration de cette fresque extraordinaire ! On en a presque pleuré de joie, hein Gwennyn, tu te souviens ?
- Bien sûr que je me souviens, acquiesça-t-elle avec la même émotion.
- Vous allez rire, confia soudain Katell, mais quand Rozenn et moi nous avons reçu les résultats de l’appel à projet et qu’on a réalisé qu’on était toutes les deux choisies pour la restauration, ça nous a semblé tellement inouï qu’on s’est demandé s’il n’y avait pas eu une sorte de « discrimination positive » dans le choix du jury… si on n’avait pas estimé qu’il faudrait… genre une « sensibilité proprement bretonne » pour réaliser le travail au mieux, ou au plus près… et du coup deux bretonnes pour une fresque en Bretagne !… Eh bien qu’est-ce qu’on a fait ? Bon, un peu par dérision, mais aussi par fierté, il faut bien l’avouer… on a entonné Bro gozh ma zadoù!
- Oui, enfin, heureusement que j’étais là pour les couplets !… Parce que toi, à part le refrain… rectifia Rozenn dans un esprit de justice.
- Oui, tu as raison, concéda humblement Katell.
- Moi, je trouve ça touchant ! dit Gwennyn, nous on n’y a pas pensé à chanter notre hymne breton, mais franchement, on aurait pu aussi, ça méritait !
- Oh ! en parlant de tradition… il faut que je vous dise un truc assez extraordinaire que j’ai lu ce matin dans le Télégramme, annonça Goulwena avec une certaine passion dans la voix. Vous connaissez la Tombe des sept trous, à l’est du village des Granges et de Bieuzy-Landevaux, à environ trois ou quatre kilomètres d’ici, là où les croyants déposent des chapelets, des fleurs, des chaussures et un tas d’autres trucs en offrande. Les trois autres opinèrent. Mais est-ce que vous vous souvenez de la légende qui en est à l’origine ?
- …Vaguement, dirent les trois auditrices presque à l’unisson.
- Alors vite fait. La légende dit qu’un prêtre, on ne sait pas quand évidemment, alors qu’il portait le viatique à un mourant, aurait été attaqué et décapité, et que sa tête aurait rebondi sept fois sur le sol, le rendant stérile à chaque endroit d’impact. Sauf qu’en plus, on n’aurait jamais retrouvé la tête en question et que la sépulture du prêtre est donc restée jusqu’à ce jour, amputée de son chef… Eh bien, figurez-vous que la semaine dernière, on aurait retrouvé la fameuse tête manquante ! En fait, c’est dans un champ, à environ un kilomètre cinq du tombeau. Un chantier d’excavation a été entrepris pour installer une éolienne et à un moment donné, en fin de journée, le paysan à qui appartient le champ a voulu voir où en étaient les travaux. Il inspecte le trou commencé par la grue et aperçoit un caillou, assez lisse et plutôt ovale. Ça l’intrigue. Du coup, il saute dans le trou pour se rendre compte de plus près. Là, il réalise que c’est de l’os. Tu parles, en tant que chasseur, les os, ça le connait ! Il passe la main dessus et tente de le saisir, mais comprend rapidement que la majeure partie de la pièce doit être enfouie sous terre. A ce moment-là, son cœur commence à battre un peu plus vite car il a déjà l’intuition de ce qu’il s’apprête à déterrer. En effet, après avoir creusé tout autour de l’artefact, il finit par dégager un crâne, relativement intact… sauf que, une surprise en cachant une autre… la forme de la boîte crânienne lui paraît assez étrange… Vu qu’il a le crâne dans une main, il passe l’autre sur sa surface, pour que le toucher vienne confirmer – ou non – ce que ses yeux ont cru distinguer. Sa main confirme. Il y a bien sept impacts sur la surface externe de la boîte crânienne. Bien que, de son avis, il n’ait pas beaucoup « d’éducation », il connait la légende… et se dit qu’il doit sans tarder porter la tête au curé. Seulement, comme ce n’est pas son jour d’office… il ne sait pas trop quoi faire. Du coup, il pense à notre petite chapelle et à sa fresque… et se dit que nous… on saurait quoi en faire…
Katell, Rozenn et Gwennyn regardent Goulwena avec de grands yeux remplis d’incompréhension. Goulwena poursuit. Bon, je n’ai pas lu ça dans le Télégramme. Mais je ne savais pas comment l’amener… bref, j’ai contacté le Centre de documentation archéologique de la DRAC… et demain, l’archéologue référente, Azilis Penn-Bihan va venir chercher la tête pour l’analyser. J’espère que vous ne m’en voulez pas de ne pas vous en avoir parlé plus tôt… mais, connaissant les délais serrés pour la fresque… je ne voulais pas risquer de vous distraire de l’objectif … mais maintenant que la tête va être entre de bonnes mains… je suis soulagée… et puis… vous allez rire ! Vous ne devinerez jamais où se situe le champ du paysan… pile poil entre les hameaux du Purgatoire et de l’Enfer !