- Morgane Le Foënnec, dans une récente interview pour le journal Ouest-France, vous avez déclaré que ce livre avait changé votre vie… Pouvez-vous en dire plus à nos auditeurs et auditrices ?
- Oui, bien sûr !
Je mis dans ma réponse autant de complaisance et d’ardeur que la journaliste de Radio Breizh dans sa question. « Au début, non, je ne me suis pas rendue compte. Le sujet m’intéressait, c’est tout. Une étude sur les youtubeurs de la génération X, ces nouveaux influenceurs trentenaires qui utilisent un média numérique pour promouvoir ce média papier qu’est le livre… je trouvais l’idée plutôt cocasse, une espèce de mise en abyme… non pas anachronique, mais… » dis-je en cherchant le mot juste. J’esquissai un sourire pour gagner quelques secondes et avoir l’air de quelqu’un qui maîtrise absolument son discours. Mais le mot n’arrivait pas. J’adoptai alors l’attitude docte de certains universitaires… dont je fais partie… et me lançai dans l’explication suivante : « en fait, c’est un livre sur la liberté ultime, celle du choix. Le choix de penser, de croire, de décider, dans une société démocratique où les limites sont quasi personnelles et où les valeurs s’apprennent à présent davantage individuellement qu’elles n’ont été transmises. Je m’explique. Jusqu’au milieu du vingtième siècle, les valeurs cardinales de la société française reposaient sur un fond hérité pour une part du Grand Livre comme on l’appelle… c’est-à-dire la Bible, et d’autre part, sur l’héritage de la philosophie des Lumières. Une certaine rupture s’est opérée à l’après-guerre avec l’avènement de la consommation de masse et les événements de mai 68, et la condamnation du paternalisme… même si aujourd’hui encore il semble bénéficier d’une remise de peine étendue… »
La journaliste esquissa à son tour un sourire, que je sus être de connivence. Entre femmes d’expérience, nous savons en général de quoi il s’agit, nul besoin de développement. Je poursuivis. « Du coup, la thèse du livre est que, sans pour autant être anarchistes, les jeunes sans Dieux ni Maîtres, qui ont grandi hors des valeurs dogmatiques de certaines institutions religieuses et qui ont été sevrés, comme leurs aînés, aux mêmes promesses de bonheur de la société marketing de l’avoir et du paraître au détriment de l’être, se retrouvent en quête de sens et de repères. C’est un peu comme s’ils avaient grandi dans des habits trop larges et s’y sentaient perdus, vous voyez, ou bien avec le sentiment d’habiter une coquille vide si vous voulez… Mais ils ont décelé que la solution, leur sésame, se trouve dans la lecture de livres ! Qui l’eut cru ? » m’exclamai-je, transportée. Une question toute rhétorique cependant, qui n’attendait pas de réponse, et n’interrompit pas davantage le fil de mon récit.
« Le plus souvent, leurs recommandations de lecture ont trait au développement personnel, c’est-à-dire les techniques et savoirs requis pour comprendre et améliorer sa vie psychique et mentale, voire spirituelle, ou des œuvres littéraires qui ont eues sur eux le même bénéfice, et qu’ils souhaitent partager. Finalement, ce que ces jeunes ont tous en commun, c’est d’encourager les auditeurs de cette même génération à lire, avec l’argument commun que les livres qu’ils présentent sont des trésors de transmission et d’expériences, et qu’ils ont changé leur vie !
Bref, pour répondre à votre question, la raison pour laquelle j’ai déclaré précédemment que, pour moi aussi, ce livre avait changé le cours de ma vie, est que sa rédaction, et surtout le travail de recherche que j’ai dû mener pour pouvoir l’écrire, m’ont fait découvrir une génération qui, à l’encontre de certains préjugés, n’est pas que « digitalisée ». Et que, dans la société du court-terme où nous vivons, où vous ne disposez d’à peine plus que d’une centaine de caractères sur des plateformes comme Twitter, Instagram ou Tik Tok si vous voulez rendre votre contenu attractif, un grand nombre de youtubeurs, qui ne sont pas des intellectuels, et dont la scolarité a souvent été chaotique d’ailleurs, promeuvent le temps long de la lecture des livres papier, et de la réflexion… c’est, comment dire… enthousiasmant ! C’est ça qui a changé le cours de ma vie, enfin, surtout de mon mental. Ça m’a rendue tellement plus optimiste pour l’avenir ! C’est… ébouriff-poustouflant ! » osai-je, me prenant soudain pour Mary Poppins.
Un instant interdite, décontenancée par cette saillie inattendue, la journaliste me regarda en haussant les sourcils. Mais, certainement à lire l’exaltation qui me transfigurait, un large sourire s’épanouit en retour sur son visage. Plus détendue, elle me demanda :
- Et ce livre qui vous rend si … optimiste, peut-on le trouver dès à présent ?
- Oui, comme le dit l’adage, chez tous les bons libraires, de Bretagne et de Navarre ! répondis-je sans me départir de l’esprit coquin qui à présent m’habitait.
Crédits photo: elf-moondance