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Extrait de mon livre: De cendres et de lumières

Aux aurores.

Au loin, une douce odeur sucrée se fraya un chemin jusqu’à ses narines. Quelque chose de chaud, de doré, de familier… des pancakes. Il ouvrit lentement les yeux, les paupières encore lourdes, étira ses bras au-dessus de sa tête en grognant doucement, puis se redressa, les cheveux ébouriffés, les sens éveillés par le parfum du petit-déjeuner.

Raphaël était aux fourneaux, vêtu simplement d’un pantalon de coton clair, torse nu, une serviette de cuisine jetée sur l’épaule. Concentré, presque cérémonial, il faisait sauter les crêpes avec une aisance inattendue. Le soleil du matin filtrait par les grandes fenêtres, posant des reflets d’or sur sa peau et ses cheveux. Ash resta un instant à l’entrée du salon, silencieux, admirant la scène. Sur la table du coin, un pli délicatement plié l’attendait. Il reconnut l’écriture d’Alfred. Un mot. Il l’ouvrit et sourit aussitôt. L’adorable majordome, avant de partir pour son week-end bien mérité, lui avait laissé un plan précis de la cuisine : une carte tracée avec humour et couleurs, mentionnant des emplacements essentiels — « épices », « thé », « chocolat », « farine » — et même une flèche rouge avec cette annotation :
« Ps: En cas d’urgence chocolat, chercher derrière le plateau à fromages (point violet). Courage, monsieur Ash. »

Amusé, Ash éclata d’un rire tendre, glissant le mot dans sa poche, comme un trésor. Il s’étira longuement, bâilla encore, puis entra dans le salon pieds nus, les bras toujours levés, la silhouette paresseuse, presque féline.— Hmm… Ça sent le paradis ici. On a changé de royaume pendant la nuit ou c’est toi qui cuisines vraiment ? demanda-t-il d’une voix encore un peu rauque.

Raphaël se retourna, un sourire éclatant accroché à ses lèvres, la spatule en main comme un sceptre de chef heureux. — Il faut bien entretenir ma réputation d’ange multifonctions, répondit-il en lui tendant un pancake fumant sur une assiette déjà garnie de fruits et de sirop d’érable.
— T’es sûr que t’as pas vendu ton âme pour savoir faire ça ? Parce que c’est presque suspect… Ils rirent tous les deux. Puis Ash s’approcha, passa ses bras autour de la taille de Raphaël, et posa son menton sur son épaule.— Merci… pour la nuit… pour tout.
— Et ce n’est que le début, murmura Raphaël, en déposant un baiser dans ses cheveux.

Les amants s’étaient installés confortablement sur le grand canapé, pieds nus, à moitié emmitouflés dans un large plaid en laine aux motifs discrets. Sur la table basse, le petit-déjeuner était dressé avec une attention presque enfantine : pancakes empilés comme des tours dorées, fruits découpés en formes géométriques parfaites, petites cuillères alignées, et deux tasses fumantes de chocolat chaud posées côte à côte. L’atmosphère avait quelque chose d’innocent et d’intime, comme si le monde s’était mis sur pause autour d’eux.

Ils avaient lancé un vieux Disney sur l’écran — l’un de ceux dont les chansons enfantines, à la fois naïves et poignantes, ravivent quelque chose de pur dans l’âme. Ash s’était allongé, la tête posée sur les cuisses de Raphaël, observant distraitement les images colorées, les mains croisées sur son ventre. Raphaël caressait machinalement ses cheveux, ses doigts glissant doucement entre les mèches sombres, avec tendresse et une certaine mélancolie.
— Tu crois qu’on était comme ça, nous aussi ? dit Ash en désignant les deux personnages animés qui dansaient maladroitement à l’écran.
— Pire, répondit Raphaël en riant doucement. Mais infiniment plus beaux.
Ils échangèrent un regard complice.
Puis, dans un geste presque enfantin, les yeux brillants d’une lueur espiègle, Raphaël redressa légèrement son buste et déclara :
— Regarde ce que je sais faire…
Il claqua des doigts.Une étincelle jaillit dans l’air, comme une mini explosion d’étoiles. Un souffle de lumière blanche, pure, presque cristalline, remplit l’espace entre eux, et dans cette clarté magique, une forme familière se matérialisa. — La lettre… souffla Ash, soudain figé. — La lettre de l’émir, confirma Raphaël, la tenant du bout des doigts comme un tour de magie réussi.

Ash se redressa aussitôt, intrigué, méfiant aussi. Il observa le papier d’un œil attentif, puis leva lentement les yeux vers Raphaël.— Tu l’as lu ?
— Non. J’ai juste… senti qu’elle te concernait plus que je ne le croyais. Et surtout, que ce n’était pas à moi de décider de la faire disparaître.

Ash prit la lettre, l’observa un instant dans le silence revenu. Son expression était indéchiffrable.
— Tu crois qu’il sait ce qu’on est ? demanda-t-il, presque dans un murmure.
__ Il t’a regardé comme s’il savait tout de toi, mais il t’a parlé comme s’il ne voulait rien imposer. Je crois… qu’il est autre chose. Ni ange, ni démon. Et je crois qu’il veut t’aider.

Ash hocha lentement la tête, repliant la lettre entre ses doigts, sans encore l’ouvrir.
— On la lira plus tard, dit-il simplement.
— Quand tu seras prêt.

Ils restèrent un moment en silence. À l’écran, la musique avait repris. Dans la pièce, la lumière du matin baignait les murs d’une douceur dorée. Et dans cet instant suspendu, tout semblait possible — même l’amour entre un archange et un démon réincarné dans un monde qui ne les comprenait pas encore.

Ash n’avait pas besoin de mots. Allongé là, toujours à moitié recouvert par le plaid, il tourna lentement son visage vers Raphaël. Ses yeux sombres pétillaient d’un éclat joueur, presque enfantin, mais dans le fond, il y avait une lueur plus chaude, plus dense. Son regard s’attarda volontairement sur la porte du couloir, puis glissa vers la grande baie vitrée, vers la lumière tranquille du matin. Il haussa un sourcil, leva doucement les yeux au ciel, fit mine d’écouter… Rien. Pas un bruit. Pas même les pas d’Alfred, ni le ronronnement du monte-plat, ni les cliquetis du service du thé. Puis il revint vers Raphaël, un sourire en coin accroché à ses lèvres. Son regard seul disait tout : on est seuls. Et cela voulait dire bien plus qu’un simple constat. Cela voulait dire : on peut être nous, sans se cacher. Sans barrières. Sans peur. Raphaël le fixa un instant. Il n’avait pas besoin de traduction. Il avait reconnu ce langage-là. Celui des gestes infimes, des regards pleins, des silences qui disent l’essentiel. Il n’avait pas besoin d’un mot, pas même d’un soupir. Il se pencha simplement, et dans un souffle à peine audible :— Espiègle démon…
Ash gloussa doucement, pris entre le plaisir d’avoir été compris sans parler et l’adrénaline de ce jeu à deux, où la tendresse flirtait déjà avec le désir. Il se releva sur ses coudes, et tira doucement Raphaël vers lui par la ceinture de son pantalon, comme pour lui dire viens, prouve-moi que tu as bien compris. Raphaël se laissa faire, son visage proche du sien, leurs souffles déjà entremêlés… 
— Le canapé ? demanda-t-il dans un murmure taquin.
— Le sol, la cuisine, la terrasse s’il faut… Alfred est en week-end, je te rappelle, susurra Ash, le regard de braise.— Tu es incorrigible, répéta Raphaël avec un sourire tendre et désarmé. — Et toi… trop habillé, mon ange. Leurs lèvres se retrouvèrent, dans une lenteur volontaire, une douceur chaude, brûlante, presque irréelle. La journée s’annonçait longue. Et délicieuse. Sous la douche, Ash laissait l’eau chaude couler le long de sa nuque, les mains posées à plat contre la paroi vitrée. L’humidité parfumée d’huiles boisées et d’ambre enveloppait ses sens. Il savourait encore la matinée, les caresses, la tendresse de Raphaël. Rien ne semblait pouvoir troubler cet instant suspendu. Pourtant, le téléphone vibra, rompant un bref instant l’harmonie silencieuse de l’appartement. C’était la réception.— Monsieur Delacroix est demandé en bas, immédiatement. Raphaël, déjà ceinturé de son peignoir en satin ivoire, jeta un œil vers la salle de bain où s’échappait la vapeur. Il hésita à prévenir Ash, mais l’instant semblait trop paisible pour être rompu. Il quitta l’appartement sur la pointe des pieds, effleurant l’écran tactile de l’ascenseur du bout des doigts. Les portes se refermèrent dans un léger souffle.

Ash, encore perdu dans les volutes d’eau, n’entendit rien. Une fois propre, le corps luisant d’essence hydratante, les cheveux encore humides, il enroula une serviette autour de sa taille et se laissa tomber sur le canapé, l’air rêveur. Il attrapa la lettre qui reposait encore sur la table basse. Celle de l’émir. Curiosité piquée, il la déplia. Ses yeux glissèrent sur les lignes dorées d’un poème écrit à l’encre sombre, aussi dense que le regard de celui qui l’avait remise. Ce n’était pas une lettre, c’était presque une incantation. Chaque mot semblait soigneusement choisi, chaque phrase résonnait comme un verset oublié d’un conte ancien.

« Toi, feu tombé des cieux,
dont la beauté trouble l’éther,
qu’aucun trône ne saurait contenir,
je te vois dans mes prières,
et te rêve dans mes silences.
Tu es l’étoile oubliée dans mon ciel désert,
Le feu glacé qui me consume sans me brûler,
Le silence que je prie de m’étreindre encore,
Si l’amour est un exil, je serais ta prison. »

Ash lut à haute voix, sans s’en rendre compte, absorbé. Un frisson parcourut sa peau. Il ne sut dire si c’était l’émotion… ou une magie secrète contenue dans les mots. Le texte parlait d’un amour éternel et lointain, d’un feu que même les siècles ne pouvaient éteindre. Il était troublé. Ce n’était pas une simple admiration. C’était une déclaration… ancienne, presque sacrée.

Il replia le parchemin doucement, pensif. Avait-il un admirateur secret ? Ou un rival aux desseins plus sombres ? Tout en gardant la lettre en main, il sentit une tension nouvelle s’installer au creux de son ventre.

Pendant ce temps, Raphaël, au rez-de-chaussée, récupérait deux costumes luxueux, soigneusement protégés dans des housses en velours noir. D’habitude, c’était Alfred qui gérait ce genre de détails, mais aujourd’hui il avait voulu tout faire lui-même. Une nostalgie discrète l’envahit, comme un souvenir ancien de l’époque où il menait tout de front, sans aide, avec une élégance qui frôlait l’arrogance.

Il sourit.

Dans l’ascenseur, les doigts effleurant le tissu brodé, il entendit une douce musique. C’était cette même valse qu’il avait dansée avec Ash, le soir de leur premier baiser. Il ferma les yeux et se laissa aller contre le miroir, bercé par le souvenir. Ce moment. Ce premier frisson. Le cœur battant, les lèvres proches… Et la lumière. Celle qui avait jailli d’eux.

Il rouvrit les yeux, un sourire tendre aux lèvres, murmurant pour lui-même :
— Mon démon…

Raphaël rangea les deux costumes dans le vaste dressing où les étoffes précieuses reposaient comme des œuvres d’art. Chaque cintre semblait avoir été sculpté pour ne froisser ni la soie ni la laine. Il ajusta les housses noires avec soin, comme s’il préparait un rituel. À peine eut-il refermé la porte du dressing que le téléphone sonna. Encore.

— Monsieur Delacroix ? dit la voix suave de la réception. Vous avez oublié votre courrier. Il y a une lettre importante à signer.

Raphaël soupira, leva les yeux au ciel sans cacher son exaspération, puis attrapa son manteau et redescendit. Dix minutes plus tard, il revenait, une pile de courrier dans les bras, refermait enfin la porte… et dring, le téléphone vibra de nouveau.
— Monsieur ? Le toileteur pour Kaya est arrivé. Il vous attend dans le hall avec son matériel. Un silence. Puis un soupir, plus profond que le précédent.— Très bien… j’arrive, dit Raphaël, la voix plus lasse qu’agacée. Il redescendit pour la troisième fois, cette fois, sans prestance, simplement en pantoufles, son peignoir encore entrouvert. Un des agents de sécurité baissa discrètement les yeux pour éviter de rire. Kaya, déjà excitée à la vue de son toiletteur, bondissait dans tous les sens, la queue battante. — Tu es plus populaire que moi, murmura Raphaël en attachant la laisse d’un geste précis.

Le toileteur le salua avec enthousiasme, les bras chargés de flacons, brosses et serviettes immaculées. Une fois Kaya installée et entre de bonnes mains, Raphaël remonta encore, les cheveux légèrement en bataille, cette fois déterminé à ne plus être interrompu. Il posa le courrier sur le bureau, referma la porte, déposa son téléphone dans un tiroir… Et attendit.

Le silence enfin retrouvé. Il s’autorisa un rire discret en se laissant tomber dans le fauteuil du salon.— Si quelqu’un me demande encore de descendre, j’invoque la foudre. Même les archanges ont leurs limites… Et le téléphone sonna… encore. Raphaël se figea, le regard vissé vers l’appareil comme s’il espérait que, cette fois, ce ne serait pas pour lui. Mais le destin semblait s’acharner. Il décrocha lentement, le combiné à peine à son oreille. — Allô ? souffla-t-il d’une voix lasse. — Monsieur Delacroix ? Le fleuriste est en bas. Il a un énorme bouquet pour vous. Et il refuse de le laisser sans signature, c’est un envoi spécial. Très… parfumé.

Il ferma les yeux. Une veine battait sur sa tempe. _Bien sûr… j’arrive, dit-il avec la grâce lasse d’un homme autrefois divin, maintenant réduit au rôle d’intendant sans domestique. Il attrapa une énième fois son peignoir, murmura des imprécations célestes en  énochien — juste assez pour ne pas appeler la pluie — et s’engouffra une nouvelle fois dans l’ascenseur. À ce rythme, il allait mériter une médaille de patience éternelle.

Pendant ce temps, Ash, dans un silence cotonneux, restait lové sur le grand canapé du salon, les jambes croisées sous lui, un plaid sur les genoux, absorbé par la lettre entre ses mains. Le papier était légèrement texturé, presque vivant sous ses doigts. L’écriture fluide dansait sur la page comme une incantation ancienne. Le poème s’échappait de la lettre en volutes de mots, et Ash, les yeux mi-clos, laissait chaque phrase l’envahir.

 « Tu es l’étoile oubliée dans mon ciel désert,
Le feu glacé qui me consume sans me brûler,

Le silence que je prie de m’étreindre encore,

Si l’amour est un exil, je serais ta prison. »

Il sentit un frisson remonter sa nuque. Ce n’était pas seulement un poème. C’était une déclaration, mais plus encore… une magie douce et ancienne. Une invocation. Une clef. Il leva les yeux, son regard sombre fixé sur un point invisible au plafond. Il murmura, presque pour lui-même :
— Qui es-tu… toi qui m’écris ainsi ?

Il n’avait pas entendu les portes de l’ascenseur se refermer. Il ne savait même plus combien de fois Raphaël était descendu et remonté. Il était ailleurs. Dans le sable et l’or. Dans les ruelles de Bagdad ou les brumes du désert. Dans les yeux d’un inconnu qui avait flairé son feu intérieur.

Raphaël, de retour, bras chargés d’un bouquet d’orchidées blanches d’une beauté indécente, resta un instant silencieux devant la scène. Ash, beau comme un mystère, les cheveux encore humides, absorbé par une lettre qui n’était pas de lui.

Il déposa les fleurs sans un mot. Et se contenta d’un simple :
— C’est étrange, mais je crois que je commence à comprendre Alfred. Ce rôle de maître de maison est plus dangereux qu’un sabre séraphique…

Ash ne semblait pas remarquer la présence de Raphaël. Il restait là, figé, les yeux rivés à la lettre ouverte entre ses mains. Ses pupilles suivaient chaque courbe de l’écriture comme si elles traçaient un sentier invisible vers un ailleurs qu’il était seul à percevoir.
— Ash… tu m’as entendu ? lança Raphaël d’un ton calme, mais inquiet.
Aucune réaction. Fronçant légèrement les sourcils, s’avança sans bruit, puis posa délicatement une main sur son épaule nue.

Ash sursauta violemment, comme tiré d’un rêve profond. Il tourna brusquement la tête, les yeux écarquillés, presque hagards. Il lui fallut quelques secondes pour reconnaître Raphaël. — C’est… toi ? souffla-t-il, comme si cette évidence n’allait plus de soi. — Bien sûr que c’est moi. Tu étais ailleurs. Je t’ai appelé, tu n’as pas réagi. Ash cligna des yeux, baissa les yeux vers la lettre puis tenta maladroitement de la replier, comme pour dissimuler ce qu’il venait de vivre. — Je… Je suis désolé. J’ai lu cette lettre… et quelque chose s’est passé. C’est difficile à expliquer. J’ai entendu des voix, des images… anciennes, je crois. J’ai senti… un désert. Une ville antique. J’étais là, mais pas ici.

Raphaël l’observait, attentif, troublé.
— Tu veux dire… une vision ? Un souvenir ? Ou bien… Ash secoua la tête, désorienté.— Non… C’était comme une mémoire qui n’était pas la mienne. Mais elle coulait en moi comme si elle m’appartenait. Comme un rêve oublié depuis mille ans qui se réveillerait au contact d’un mot.

Il marqua une pause, le regard fuyant, puis ajouta :— Et j’ai compris ce poème. Pas juste lu. Compris. Chaque mot vibrait en moi comme une incantation. Et je crois… qu’il me parlait. À moi. Comme si quelqu’un m’attendait depuis toujours.

Raphaël resta un instant silencieux. Il tendit lentement la main vers la lettre, mais au moment où il effleura le papier… celui-ci devint tiède. Puis chaud. Et finit par se dissoudre doucement, comme du sable pris dans le vent.

Ash releva les yeux, bouleversé.

— Tu l’as vu aussi ?

Raphaël acquiesça lentement. Puis, après un moment :
— Il va falloir qu’on découvre d’où vient cet homme. Et surtout… pourquoi il l’a écrit.

Il ajouta dans un murmure :
— Ce n’est peut-être pas qu’un admirateur secret. C’est peut-être un souvenir… de ton ancienne vie. Le téléphone sonna à nouveau.

Raphaël ferma les yeux un instant, la mâchoire serrée, comme pour murmurer intérieurement « Pas encore… ». Il laissa retomber sa tête en arrière dans un soupir étouffé, avant de tendre la main vers l’appareil.— Oui, Raphaël Delacroix à l’appareil ? Une voix s’éleva à l’autre bout du fil, chaude et grave, teintée d’un accent oriental aux inflexions fermes et maîtrisées :
— Monsieur Delacroix. Je voulais m’assurer que vous aviez bien reçu les deux costumes que nous avons fait livrer à votre réception, ainsi que… la lettre jointe dans le courrier.

Le regard de Raphaël glissa aussitôt vers le tas de lettres qu’il avait posé sur la console près de la porte. Du bout des doigts, il fouilla, repoussa des enveloppes administratives, des invitations à des galas, et tomba finalement sur un pli plus épais, scellé d’un cachet doré, au papier légèrement parfumé. Il fronça les sourcils. — Je l’ai devant moi. C’est… de vous, je présume ? — En effet. Il s’agit d’une invitation à dîner. Ce soir, à ma résidence en bord de mer. Rien d’officiel. Juste… un désir de vous connaître. Vous et… votre compagnon.

Raphaël releva les yeux. De là où il se tenait, il voyait Ash assis dans le salon, le dos à la lumière, les jambes repliées, le regard plongé dans le vide. Il semblait à la fois très loin… et plus présent que jamais. Quand leurs regards se croisèrent, Ash esquissa un léger sourire, à peine perceptible. Un sourire timide, mais chargé d’émotion.

Raphaël sentit son cœur s’alléger. Il se détourna légèrement du téléphone.
— Je vous rappellerai, dit-il simplement, avant de raccrocher sans autre formalité.

Il resta un moment immobile, la lettre dans une main, le combiné de l’autre, observant le silence revenu dans l’appartement. Un silence fragile, presque sacré. Puis il rejoignit lentement Ash, déposa la lettre sur la table basse, et s’assit près de lui.
— On vient de nous inviter… à dîner au bord de la mer.

Ash tourna la tête vers lui, l’air intrigué.— Un rendez-vous romantique ?

— Non. Plutôt… politique. Ou mystique. C’est l’émir. Et cette fois, il ne se cache plus derrière des poèmes.

— J’espère qu’il y aura du porc, lança Ash avec une malice enfantine dans la voix. J’aime bien le porc. Rien de tel qu’un petit verre pour s’y mettre, non ?

Il se dirigea vers le minibar avec l’enthousiasme d’un gamin devant une vitrine de bonbons, attrapant une bouteille au hasard, puis la leva comme un trophée avant de jeter un œil à Raphaël. Celui-ci l’observait, amusé, un sourire en coin, les bras croisés sur la poitrine.— Voilà que je retrouve mon démon à la soif insatiable…

Ash haussa les épaules, déjà en train de servir deux verres. Sur le dossier du canapé, soigneusement déposées, reposaient les deux tenues envoyées par l’émir. Des habits traditionnels d’un autre monde, cousus à la main, brodés de fil d’or. Des merveilles de raffinement dont la seule vue suffisait à imposer le silence. Le genre de vêtements que l’on ne porte qu’une fois dans une vie — ou peut-être… dans une autre vie encore.

Raphaël s’approcha et effleura du bout des doigts le tissu, son regard légèrement froncé. — Ce sont les costumes de l’émir… Je ne comprends pas pourquoi il insiste autant pour qu’on les porte. C’est presque… cérémoniel.— Je prends le noir ! déclara Ash en bondissant comme pour marquer son territoire.

Il attrapa le modèle aux broderies sombres avant même que Raphaël n’ait eu le temps d’esquisser un geste. Raphaël arqua un sourcil, faussement contrarié, puis prit le costume bleu nuit dont les reflets de soie semblaient capturer la lumière.

— Très bien, alors je serai la mer, et toi… les abysses, dit-il doucement, les yeux rivés sur lui.

Ash leva son verre, son sourire s’élargissant:.
– Santé, mon ange. Qu’importe ce dîner— au moins, on sera beaux pour leur mysticisme.
Ils trinquèrent dans un tintement discret.
Au loin, les rayons du soleil jouaient à travers les rideaux comme un présage, une lumière d’or qui venait danser sur les broderies anciennes. L’heure approchait. Et sans qu’ils ne le sachent encore… cette invitation allait marquer une nouvelle étape. Une révélation. Ou un piège.
Ash reposa les verres avec lenteur, son regard espiègle fixé sur Raphaël. En un mouvement souple, presque félin, il s’approcha du canapé, poussa doucement Raphaël en arrière, le faisant s’asseoir, les jambes légèrement écartées, comme un roi sur son trône.
— Il est hors de question qu’on sorte… sans une petite douceur, souffla-t-il d’un ton suave. Ses mains glissèrent le long des cuisses de Raphaël, explorant chaque contour avec une délicatesse presque cérémonieuse. Un frisson remonta le long de la colonne de l’archange. Il ferma les yeux, un sourire détendu dessinant ses lèvres.— « – Mon démon » … souffla-t-il. Ash approcha son visage, laissant sa joue frôler la peau tendue de Raphaël, puis releva les yeux vers lui avec un air mi-démon, mi-séducteur…

Les amants se préparaient dans un calme presque solennel, chacun à son rythme, comme s’ils dansaient une chorégraphie silencieuse au sein de leur appartement baigné d’une douce lumière dorée. Ash arrangeait les plis de sa tunique noire brodée d’or devant le miroir, un sourire rêveur accroché à ses lèvres. Raphaël, lui, ajustait les boutons de sa tenue bleu nuit, d’un raffinement céleste, les reflets du tissu captant chaque éclat de lumière comme un ciel étoilé.

Au moment de partir, Tina les attendait dans le hall, élégante et droite comme un officier en mission. Entre ses mains, un petit coffret enveloppé dans un tissu brodé attendait d’être remis à l’émir — un présent choisi avec soin par Raphaël en signe de gratitude et de respect.

Lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, un souffle sembla traverser la réception. Ash et Raphaël apparurent comme deux princes échappés d’un conte ancien, figures d’élégance et de mystère. Leurs tenues traditionnelles, rehaussées d’or et de soie, faisaient d’eux les joyaux de cette nuit.

Le portier, bouche entrouverte par la surprise, se ressaisit et les salua avec une courbette digne d’un bal royal :

— Messieurs, que votre soirée soit des plus agréables…

Ash répondit par un hochement de tête et un sourire discret, tandis que Raphaël, d’un geste léger, salua le personnel d’un air complice.

Arrivés devant le perron, Ash s’immobilisa.

Une Bentley limousine flambant neuve, noire comme l’onyx et brillante comme une constellation, les attendait. Les chromes étincelaient sous les réverbères, et l’intérieur de cuir ivoire semblait plus accueillant qu’un trône céleste. Ash s’approcha lentement, ému, comme un enfant devant un rêve devenu réalité. Il effleura la carrosserie du bout des doigts, comme on touche un talisman sacré.
— Alors ? demanda Raphaël en s’approchant de lui, un sourire au coin des lèvres. Qui dit dîner avec un émir, dit entrée digne d’un conte des Mille et Une Nuits. J’ai demandé à Tina de sortir cette merveille du garage. J’espère qu’elle te plaît.

Ash se retourna, les yeux brillants d’émerveillement. — Elle est splendide… On dirait un vaisseau pour les dieux. Tu me gâtes trop, mon ange.— Non, je t’élève là où tu mérites d’être.

Tina ouvrit la porte avec prestance.-Messieurs, la lune est à son zénith… Il est temps de briller.

Ils montèrent à bord, et les portes se refermèrent doucement, comme pour préserver ce moment d’enchantement.

La nuit leur appartenait.

Les sièges étaient plus confortables que ceux de n’importe quelle berline de luxe qu’Ash avait pu entrevoir un jour dans les rues dorées de la ville. Doux comme des nuages, profonds comme des trônes célestes. Le cuir exhalait une odeur de richesse, subtile et rassurante, et les chromes étincelaient à la lueur des lampadaires, renvoyant des éclats d’étoiles à travers les vitres teintées.

Ash était émerveillé. Il se laissait porter par cette douceur soyeuse, par cette décadence dorée, avec le regard d’un enfant qu’on aurait soudainement placé au sommet d’un palais.

Raphaël, toujours attentif, se pencha vers le mini-bar incrusté dans une vitrine de cristal taillé. Baccarat, bien sûr. Même l’opulence semblait plus noble lorsqu’elle était à ses côtés.

— Attention, fit-il avec un sourire délicat, en ouvrant doucement une bouteille à la robe dorée. Je ne veux pas tacher ta tenue. Elle vaut plus cher que ma montre. Il versa le champagne dans deux coupes finement ciselées, une effervescence vive et joyeuse montant jusqu’au bord, légère comme un murmure. Il tendit sa coupe à Ash.

Celui-ci l’accepta, le regard luisant d’une lueur presque animale. Une lueur de vice, mais un vice raffiné, de ceux que seuls les anciens démons savaient encore savourer sans culpabilité. Il leva sa coupe, la fit tourner lentement entre ses doigts, observa les perles dorées danser à la surface.
— Tu sais, souffla-t-il en effleurant le cristal de ses lèvres, j’aime ce monde. Cette richesse, cette intensité. On boit chaque seconde comme si c’était la dernière. C’est presque… sexuel. Raphaël sourit, amusé par la comparaison, et trinqua doucement. — Tu es un démon, après tout. — Peut-être, mais ce soir, je suis ton démon. Et j’ai envie de croquer chaque instant. Ils burent, doucement, lentement. Une gorgée après l’autre, comme un pacte silencieux qu’ils scellaient dans le velours d’une limousine et dans les bulles d’un champagne millénaire. Dehors, la ville filait sans les atteindre. À l’intérieur, le temps semblait suspendu. À chaque feu rouge, un attroupement. Les gens semblaient surgir de nulle part, comme attirés par une lumière invisible. Touristes, jeunes femmes aux téléphones levés, hommes d’affaires détendus en fin de journée, et même quelques enfants qui riaient sans trop comprendre. Tous se rassemblaient autour de la limousine, fascinés.

Ash, amusé par cette effervescence soudaine, abaissa doucement la vitre et sortit la tête avec nonchalance. Un éclat dans le regard, les cheveux balayés par le vent tiède de la ville. Il leva la main et salua comme une star de cinéma. Mais pas une star capricieuse ou distante… non, un prince tombé du ciel — ou de l’enfer — souriant à ses sujets. Les flashes crépitaient. Des cris s’élevaient :

— « C’est lui ! C’est Ash ! » « Ash, on t’aime ! » « Un autographe ! S’il te plaît ! »

Et il jouait le jeu, naturellement. Un sourire à gauche, un clin d’œil à droite, un baiser soufflé du bout des doigts vers une admiratrice éblouie. Ses  yeux rougeoyaient, plus intenses que jamais, comme si ce culte spontané de la foule réveillait quelque chose de profondément enfoui en lui : une grandeur oubliée, un écho d’autrefois… celui d’un démon autrefois vénéré.

Raphaël, assis à ses côtés, l’observait en silence, une main sur le genou, l’autre sur sa coupe à demi vide.— Jamais, murmura-t-il avec un sourire mélancolique, ces gens-là n’ont fait ça pour moi.
Il disait cela sans amertume, simplement, comme une vérité douce-amère. Il regardait Ash se délecter de cette adoration publique, sa silhouette auréolée de lumière artificielle et d’euphorie humaine.— C’est toi qu’on regarde ce soir, mon amour.

Ash se retourna lentement vers lui, le regard brillant d’un feu mystérieux. Il se pencha et déposa un baiser sur les lèvres de Raphaël, comme pour le remercier. — C’est toi qui m’as sorti de l’ombre. Alors, laisse-moi briller un peu pour toi.

Raphaël sourit en fermant les yeux. Il n’y avait rien à ajouter. La limousine redémarra, les fans peu à peu laissés derrière. Mais leurs cris, leurs sourires et leurs regards brûlants semblaient rester suspendus autour d’eux, comme une traîne de gloire flottante. Ils roulaient vers la mer. Vers la résidence de l’émir.

Vers un autre monde.

La limousine s’engagea dans une allée étroite serpentant entre des cyprès taillés au cordeau, jusqu’à atteindre les hauteurs surplombant la mer. Là, devant eux, se dressait un portail monumental — ou plutôt, une grille sacrée — décorée de hiéroglyphes finement gravés et flanquée de statues colossales d’Anubis et d’Horus, l’or brillant sur leur peau de pierre sombre.

Tout autour, des flambeaux allumés dans des braseros de cuivre projetaient des ombres dansantes sur une double rangée de sphinx, tous sculptés à l’effigie de l’émir lui-même. Chacun semblait les suivre du regard, impassible, comme une garde d’honneur silencieuse. Plus loin, une bâtisse émergeait de la pénombre comme un mirage surgissant des âges. Un palais d’un autre monde, d’un autre temps.

Les pierres de la façade portaient encore la mémoire des carrières de France, mais elles avaient été taillées, façonnées, polies pour ressembler à l’antique. Les grandes colonnes gravées d’écriture sacrée montaient vers le ciel, encadrant un porche de marbre noir et or, où une mosaïque d’obsidienne, de nacre et de jaspe formait des symboles oubliés. Chaque détail semblait raconter une prière ancienne. Une mémoire enfouie.

Devant la porte d’entrée, haute et lourde, entièrement recouverte d’or martelé en reliefs cosmiques, se tenait un homme immobile, droit comme une statue : le majordome de l’émir. Il était immense, vêtu d’un costume noir sans un pli, aux gants blancs parfaitement ajustés, le regard neutre mais perçant. On aurait dit un automate sorti d’un rêve ou d’une malédiction royale.

La limousine s’arrêta.

Deux valets s’approchèrent immédiatement pour ouvrir les portes avec une synchronisation presque théâtrale.

Tina, depuis la fenêtre baissée, lança en souriant :
— Faites attention aux poignées, elles sont plaquées or blanc, et l’émir les nettoie lui-même à l’eau de rose.

Ash leva un sourcil, amusé.
— Il a du goût, ce fou d’émir.

Les amants descendirent de la voiture avec élégance, leurs tenues scintillant sous les torches. Ils montèrent lentement les larges marches en pierre, vêtus de leurs habits royaux — le noir profond d’Ash contrastant avec le bleu céleste de Raphaël. Ils ressemblaient à des rois oubliés, revenus d’un voyage dans l’au-delà.

Arrivés en haut des marches, le majordome s’inclina très légèrement, et dans un français impeccable, énonça d’une voix grave :

— Bienvenue, messieurs.
Je suis Azhâr ibn Khadir, maître de cérémonie de Son Altesse l’Émir.
Au nom de notre maison, nous vous remercions d’avoir répondu à l’invitation.
Votre présence est un honneur.
Selon les us et coutumes de la maison royale d’Al-Qarîm, je me tiens à votre disposition durant toute la soirée.

Il fit un signe à deux jeunes serviteurs qui s’approchèrent pour prendre les cadeaux et manteaux.

Ash se pencha légèrement vers Raphaël et murmura, mi-taquin, mi-fasciné :—Et moi qui pensais que c’était toi, le prince de cette soirée …

Raphaël répondit d’un sourire mystérieux, les yeux brillant d’une douce tension :
— Laisse-toi surprendre, mon démon. Ce palais cache plus de secrets que les pyramides.

Leurs pas résonnèrent sur le sol de marbre pendant que les lourdes portes s’ouvraient lentement devant eux. Ils s’apprêtaient à franchir un seuil où le luxe, la magie et peut-être… une vérité ancienne, les attendaient.

Azhâr les guida d’un pas mesuré à travers une enfilade de couloirs majestueux, bordés de tapis persans brodés à la main, de sculptures antiques et de lanternes ciselées diffusant une lumière chaude et ambrée. On aurait dit qu’ils traversaient une galerie du Louvre perdue dans les sables d’un empire oublié. Le salon des invités s’ouvrit enfin devant eux.

Une pièce immense au plafond ouvragé, peint de scènes célestes en feuilles d’or, représentant le passage des planètes et les constellations telles qu’on les voyait il y a cinq mille ans. Le sol, en mosaïque marbrée, représentait une rose des vents entourée de calligraphies en arabe ancien et en copte. Tout ici respirait le luxe… mais un luxe mystique, chargé d’histoire et de sortilèges oubliés.

Ash s’arrêta un instant sur le seuil, fasciné. Il tourna lentement sur lui-même, ses yeux rouges captant chaque reflet, chaque éclat. Un sourire enfantin étira ses lèvres, révélant furtivement ses canines. Il murmura, les yeux brillants : — On dirait un rêve sculpté dans le sable…

Raphaël, derrière lui, sourit avec tendresse. Il n’y avait rien de plus beau que de voir la lumière dans les yeux de celui qu’on aime.

Azhâr, imperturbable, frappa dans ses mains deux fois, avec une autorité feutrée. Aussitôt, une rangée de serveurs pénétra dans la pièce, alignés parfaitement, vêtus de soie couleur émeraude. Leur entrée, silencieuse, relevait presque du rituel. Ils déposèrent devant les invités des plateaux d’argent martelé, garnis de dattes royales, d’amandes grillées au miel d’Atlas, de loukoums à la rose, et de verres de thé à la menthe fumant dans de fines tasses ornées d’or.

Un autre serveur apporta une carafe de vin blanc millésimé, subtil écart au protocole strict, accordé par l’émir en l’honneur de ses hôtes européens.

Ash s’installa avec lenteur sur le large divan de velours grenat, décoré de coussins brodés de versets anciens. Il croisa les jambes, posant le coude sur l’accoudoir, tel un prince païen revenu d’exil. Il attrapa une coupe, la fit tournoyer entre ses doigts, puis leva les yeux vers Azhâr.

— L’émir ne va pas tarder, messieurs, dit ce dernier d’un ton aussi cérémonieux que chaleureux. Prenez vos aises. Vous êtes ici chez vous.

Ash le fixa un instant, son regard espiègle s’illuminant d’un éclat moqueur : — Et les musiciens ? On m’a promis des luths, des tambours, des flûtes envoûtantes ! Pas une cérémonie orientale sans musique, enfin…

Azhâr esquissa alors un discret sourire – rare chez lui, mais sincère – puis répondit avec un calme souverain : — Il n’est pas dans les coutumes de Son Altesse de faire attendre la musique. Elle entre toujours avec lui.

À cet instant, un bruissement lointain s’éleva, comme si le palais lui-même prenait une grande inspiration. Un son. Une note. Une vibration. L’écho d’un oud ancien, profond, vibrant, annonça l’arrivée de l’émir.

Les lumières vacillèrent légèrement, l’encens s’intensifia dans l’air. Raphaël se pencha vers Ash et murmura à son oreille, sourire aux lèvres : — Prépare-toi. Il entre toujours comme un roi… ou un dieu.

Azhâr redressa le torse, tapa deux fois dans ses paumes avec la gravité d’un chef de cérémonie, puis annonça d’une voix claire et solennelle :

_- Son Excellence, l’Émir Ghâbil Al-Qarîm.

Le temps sembla ralentir. Un léger parfum d’encens s’éleva dans l’air — oud noir, musc blanc et résine sacrée. Et dans ce silence sacré, il entra.

L’Émir ne ressemblait en rien à l’homme croisé au sanctuaire.

Ses cheveux, noirs comme l’ebêne, tombaient librement sur ses épaules, lustrés comme la crinière d’un pur-sang. Sa tenue, bien que somptueuse, était d’une sobriété redoutable : une tunique longue, ivoire, brodée de fils d’argent et de minuscules éclats de miroir qui reflétaient la lumière en éclats lunaires. Un sablier vivant. Une énigme en marche.

Sa barbe finement taillée dessinait des lignes parfaites, et son bouc effilé lui donnait des allures de prince antique. Mais ce fut son regard… ce regard incandescent, d’or pur, qui troubla Ash au plus profond de lui-même. Deux soleils calmes, brûlants, presque douloureux à fixer trop longtemps.

Il n’était plus simplement un homme. Il était devenu autre. Ash en oublia de respirer. Son cœur accéléra légèrement. Il y avait quelque chose de troublant, d’inconnu, et pourtant… familier. Ce nom — Ghâbil — résonnait en lui comme une vibration ancienne. Comme un mot qu’on reconnaît sans l’avoir jamais appris. Raphaël, lui, gardait son calme. Amusé, il fit discrètement signe qu’on leur resserve du vin, tandis qu’il observait d’un œil à la fois protecteur et amusé l’admiration silencieuse qu’Ash portait à leur hôte. Il ne dit rien — il savait qu’il était témoin d’une fascination qui dépassait le simple désir ou l’esthétique. C’était une réminiscence.

L’Émir s’installa en face d’eux avec une aisance souveraine, sans aucun geste de trop. Il était à sa place, partout où il allait, comme s’il habitait non pas un lieu, mais le monde lui-même. Son regard croisa lentement celui d’Ash. Ce fut à peine un frôlement visuel, mais le démon réincarné en resta figé. Il y avait, dans ces prunelles dorées, une douceur insondable, une noblesse ancienne, mais aussi une forme de douleur parfaitement dissimulée… que seuls ceux qui ont connu l’exil pouvaient reconnaître.

Partie 2 ? 😉 

Par YODSHIN5750

Artiste, écrivain, poète, philosophe, peintre.

Je crée pour donner forme à l’invisible.
À travers mes peintures, mes poèmes, mes nouvelles et les pages d’un livre en devenir, je cherche à capter ce qui dépasse les mots : l’âme, la lumière, le souffle.
Mon art est une quête — celle de comprendre, de ressentir, d’élever.
Chaque création est une invitation à regarder au-delà des apparences, à percevoir ce qui murmure derrière le voile du monde.
Si je partage mes écrits, c’est avec l’espérance qu’ils deviennent des passerelles :
des ponts entre le visible et l’invisible,
entre mon univers et le vôtre,
afin que chacun puisse y trouver une étincelle, une clé, une ouverture vers plus grand que soi.

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