Le jour le plus long

Une fois n’est pas coutume, j’étais seul cette nuit-là. Eclairé par les lueurs cathodiques, je repensais à tout ce qui venait de défiler. Je ne pourrais plus jamais remettre la bobine en arrière, et cela m’angoissait énormément.

Je repensais à la fenêtre en forme d’arcade qui projetait les lucioles urbaines, et dont la vitre avait souvent servi de porte-tête. Enfant, je pouvais passer des heures à contempler le paysage, en ressentant un tonnerre d’amertume sucrée sous les cotes, avant que la voix qui m’était la plus familière au monde ne me tire de mes songes pour me dire qu’il fallait passer à table.

Je venais de la perdre à jamais, prématurément, et depuis, les journées s’allongeaient de plus en plus. Il ne fallait surtout pas tergiverser. Ne pas boire un café seul sur le canapé vert du salon. Ne rien faire qui puisse s’apparenter à ne rien faire, sous peine de fondre en larmes et d’être rongé par les regrets.

Je repensais à tout ce temps gâché, à ne pas profiter des cartouches qu’ils nous restaient. Puis je me rassurais comme je pouvais. En tout état de cause, adopter un comportement inverse n’aurait été que plus stressant. J’avais au moins eu le mérite de faire comme si nous avions le temps.

Le temps d’entendre son propre prénom tellement de fois qu’on finit par en soupirer d’ennui. Le temps d’admirer son sourire d’apôtre insouciante. Ton sourire de cartésienne mystique.

Les carillons n’avaient malheureusement rien pu faire. Ni l’âpreté de mes reproches. Pas même mes yeux de chandelier, ou bien tes airs de militante. Je voulais t’emmener loin des scanners pressurisés et des diodes sempiternelles, que tu me montres l’odeur des prés après la guerre, que je me plaigne de tes fous rires.

Je voulais vous entendre vous écharper à nouveau, croiser la lune, plisser les yeux, passer des heures sur le balcon, et boire du thé jusqu’à la lie. Avec la ville en contrebas, j’entends encore les pneus crisser leur peine, les marteaux-piqueurs bourdonner, et puis les drogues pour te guérir.

Je voudrais tellement revenir en arrière, vider ton sac de nœuds, semer du sel sur tes lauriers et combattre les armées norvégiennes. J’aimerais sentir ton torse de pharaonne tordre le cou aux saltimbanques, déjouer les pronostics pour embrasser le sud antique.

Rebelle des plaines aux mains d’argile, comment n’as-tu jamais courbé l’échine ? Comment n’as-tu pas perdu pied sous le poids des cantiques abrutissants ?

Je me souviens des embardées, des voitures américaines, de ta peau brune au teint hâlé, et des grillons annonciateurs. Avec tes poches très protégées, et tes bracelets plein d’enthousiasme, ta tendresse de combattante, et mon absence abominable.

Avec tes joues de véranda et ton charisme d’étoile perse, je voudrais à nouveau sentir l’odeur velour, et ton souffle de mère idéale.

Avec ton regard de bienveillance et ta cerise en bandoulière, j’aimerais caresser les embruns d’orfèvre et faire mentir la presse à scandale. Un jour, nous ouvrirons à nouveau les bols d’olives noires pour les tremper dans l’origan, avec en bruit de fond le ballet des klaxons implorants.

Pitié, maman chérie
Survis encore un peu
Ne t’en va pas pour peu
Que nous vienne l’envie

D’une vie heureuse
Sans toi c’est un voeu pieu
Un arôme de pluie
Et un regret à vie.

La plage était maintenant déserte. Même la diseuse de bonne aventure avait mis les voiles. Il restait un bateau sur le rivage, je décidais d’en prendre soin.

Ziyad

Ecrit par Ziyad

Des textes qui me passent par la tête !

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