Categories
Literature

La prophétie du lac

Pleine lune, le bateau se balançait sous les étoiles que l’immense lac ancestral des Chippewa faisait miroiter de mille feux. Yuming…ou Jade, amputée de sa moitié lumineuse dans la version américaine de son prénom, n’avait pas choisi cette nuit au hasard.

Maître de Feng Shui, elle connaissait bien l’influence des astres, et cela faisait maintenant plus de cinq ans qu’elle travaillait sur ce projet. Alors elle avait pris ses précautions. Elle avait réservé cette embarcation légère, mais très stable, le mois précédent, pour être sûre de ne pas louper le coche. Et puis, pour mettre toutes les chances de son côté, une fois par semaine, elle avait pris le large, jusqu’au point précis où elle espérait le voir, à plus d’une soixantaine de kilomètres des berges du Lac Michigan, à mi-chemin entre Milwaukee et Muskegon.

Elle avait eu de la chance. A Milwaukee, elle avait sympathisé avec le loueur de bateaux de plaisance, un Américain d’origine Shanghaienne, comme elle. Du coup, il lui avait accordé un tarif absolument imbattable, deux-cents dollars les huit heures de location, soit le prix de quatre à Milwaukee… qui divise déjà par deux les tarifs exorbitants de Chicago ! Yuming était ravie… et son porte-monnaie aussi ! Car pour se rendre au point donné, ce n’était pas une mince affaire ! Ses calculs lui avaient vite fait comprendre qu’il vaudrait mieux prendre la voiture et rouler jusqu’à Milwaukee que louer un bateau directement dans la baie de Chicago.

Elle savait qu’aux yeux de certaines de ses amies, cela aurait pu sembler quelque peu… avaricieux…mais elle était également persuadée que finalement, pragmatisme aidant, elles aussi auraient opté pour la même décision. Yuming ne savait pas vraiment pourquoi, mais elle avait besoin de ce réconfort mental. Oui, c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. En plus, les kilomètres par la route étaient non seulement moins coûteux qu’en bateau mais aussi beaucoup plus rapides ! Parce  qu’à raison de vingt nœuds par mile nautique, il lui restait quand même deux heures et demie sur l’eau pour rallier le point de rencontre tant attendu…

Et puis, ça lui faisait un bon prétexte pour retourner au musée d’art moderne de Milwaukee, le MAM, pour lequel Yuming avait un faible. Surtout depuis sa rénovation, et son extension, qui ajoutait une vue imprenable sur son cher lac… celui que  le peuple Ojibwé avait pour la première fois baptisé « Mishi-gamiing », Grande Eau !… Que pouvait-on dire de mieux devant cette étendue sans limites à l’œil nu ? Et comment ne pas se montrer humble devant une telle immensité ? Yuming en était persuadée, ce devait être ce même sentiment de respect et de soumission aux forces de la nature qui avait présidé au choix simple mais puissant de « Michigan » par ceux que les premiers colons appelèrent Chippewa.

Elle songea à ce moment, que Derek aussi pourrait peut-être exposer ses photos au musée. Après tout, son art était reconnu et lui-même ne manquait pas de renommée… mais son snobisme l’y autoriserait-il ? Quoique le MAM soit splendide, Milwaukee n’était pas New York, ni Tokyo… Sa gorge bientôt se serra. La pensée de Derek  entraina avec elle un faisceau de rancœurs. Yuming s’interrogea sur cet accès de pensées négatives. Son foie était-il déficient ? Elle, si soucieuse de son équilibre physique et mental, comment pouvait-elle encore être affectée par le comportement, certes inacceptable, mais disons… si commun de Derek ? Elle avait pourtant travaillé sur ces frustrations et fait le point avec elle-même. Elle savait d’expérience qu’il ne fallait attendre de sa part ni reconnaissance de son travail, ni de ses compétences… ni même de tendres attentions à son égard. Il était égocentrique, point final. Et, comme à chacune de ces réminiscences douloureuses, elle se demandait pourquoi elle l’aimait… rien à faire… même après les plus violentes disputes et les frustrations les plus amères, elle lui trouvait toujours des circonstances atténuantes. Elle se jurait alors de ne plus se laisser affecter par son indifférence ni son mépris…

Cent fois Yuming s’était promis de ne plus prêter le flanc à ses remarques acerbes et ses propos cyniques sur la valeur ou l’utilité de son travail. Derek n’avait aucune sensibilité pour le Feng Shui, tout au plus, il s’amusait de la survivance de « superstitions d’un autre âge » et de la naïveté des Américains qui y prêtaient foi. Quelle mouche audacieuse avait donc piqué Yuming, lui instillant l’idée qu’il accepterait de photographier le dragon ? Peut-être s’était-elle dit que ne pas partager avec lui ce qu’elle considérait comme l’œuvre de sa vie témoignerait d’un manque de confiance à son égard, comme une trahison intellectuelle, voire sentimentale…

Mais à présent, elle regrettait plus qu’amèrement de lui avoir exposé son projet. Et elle s’en voulait d’avoir cru, ne serait-ce qu’un instant, pouvoir l’y associer. Quelle naïveté ! Tu es vraiment une candide pathologique ! se fustigea-t-elle…comme après chaque déconvenue. Et pourtant, chaque fois elle recommençait. C’était plus fort qu’elle, elle y croyait, quelque chose en elle le lui susurrait… un jour il comprendrait…

Mais en attendant, comme toujours, il était insupportable. Il se plaisait à tourner son projet en dérision et proclamait à la ronde d’un air entendu « maintenant, Jade se passionne pour les dragons ! ». Ce qui bien sûr, vu sous cet angle dérisoire, déclenchait l’hilarité générale. Elle n’avait plus qu’à s’y joindre, feignant de trouver à cet humour acerbe une saveur agréable.

Heureusement pour Yuming, Derek avait raison sur un point. Les Américains étaient friands de bien-être… et de Feng Shui. Alors son business était florissant. Elle pouvait se permettre de recevoir sa clientèle dans un joli studio du Loop, le quartier chic de Chicago. Yuming n’avait pas consulté les statistiques, mais il lui semblait que les citadins de Chicago étaient plus sensibles à cette démarche que dans les autres mégalopoles nord-américaines. Ce qui en soi n’avait finalement rien de surprenant dans une ville où le vent – Feng – et l’eau – Shui – étaient les deux facteurs naturels prédominants. D’ailleurs, c’était devenu un rituel pour Yuming qui, quelque-soit le lieu de résidence de ses clients, insistait sur la force énergétique de la localité, grâce au dynamisme Yang de celle qu’on surnommait  « la ville des vents », et à l’influence Yin conjuguée du lac Michigan et de la rivière Chicago, cette singulière petite voie d’eau qui traversait la cité de part en part avant de relier les Grands Lacs et le Mississippi. Oui, à Chicago, le Feng Shui avait un sens.

Mais, ici comme ailleurs, l’urbanisme et l’industrie, avec leur lot de pollutions en tout genre, étaient un contrepoids de taille aux forces de la nature, et une menace sanitaire réelle à l’équilibre précaire de la vie citadine. Les clients de Yuming en avaient conscience. Pas seulement ceux de l’ancien village Chrysler, au sud-ouest de Chicago, mais également ceux du centre-ville et de sa conurbation. Le vingt-et-unième siècle avait dévoilé l’impact des humains sur la vie terrestre… et ils cherchaient à présent dans la sagesse des Anciens le moyen de le dédiaboliser…

Et c’est précisément là que l’art et le savoir de Yuming intervenaient. Quelques modulations ingénieuses dans leur espace résidentiel pour restaurer une énergie positive et le charme opérait. Ses clients étaient enchantés et le bouche à oreilles faisait s’allonger son carnet d’adresses. Elle était douée ! Mais pas que…

Elle était aussi inspirée… presque envoûtée par le lac. C’est lui qui l’avait attiré… soumis à la puissance de sa beauté, de sa grandeur et de son mystère… Lorsqu’elle s’était installée à Chicago, elle avait ressenti une impérieuse attraction pour le lac, comme celle de l’aiguille à l’aimant. Alors, elle avait cherché à comprendre. Etre attirée par l’élément « eau » lorsqu’on pratique le Feng Shui n’avait en soi rien d’extraordinaire. Mais il ne s’agissait pas de cela. C’était beaucoup plus profond… plus… énigmatique.

Pour donner corps et raison à son intuition première, Yuming s’était mise à faire des recherches. Histoire, ethnographie, géopédologie… puis, elle avait passé au peigne fin les récits mythologiques des Nations Premières dans la région des Grands Lacs, celles des Indiens Anichinabés, Ojibwés et Potawatomi, ainsi que les prophéties de leurs ancêtres. Ensuite, elle avait exploré les cycles cosmiques des forces contraires et des symbioses, examiné les quartiers du ciel et leurs constellations, scruté les zodiaques, les planètes, étudié les calendriers sacrés, utilisé les tables des trigrammes et des hexagrammes… consulté les oracles… Enfin, méticuleusement, elle s’était évertuée à ordonner ce savoir colossal et à en croiser les données. Le fruit de ses recherches était sans appel. Ce soir-là, il apparaîtrait !    Tout concordait. Ses conclusions étaient irrévocables.

Comme toutes les découvertes fortuites, ce qui au premier abord paraissait irrationnel avait pris sens au fur et à mesure que ses éléments d’enquête comblaient les trous du puzzle. Au départ incrédule face à l’ambiguïté de ses trouvailles, Yuming avait exercé son esprit d’analyse et mit bout à bout les résultats de ses recherches improbables. Jusqu’à ce que l’évidence s’impose à elle… Oui, elle avait découvert un trésor… des connexions incroyables ! Que tout le monde avaient sous les yeux… et que personne ne voyait !

Fébrile, Yuming résuma mentalement les grandes lignes de ses découvertes et en récapitula rapidement les points essentiels : bon, un, on part du lac, bien sûr. Le plus grand des États-Unis, la mer intérieure, le point focal, ok. Deux, derrière, au nord-ouest, la Montagne de la Tortue, de la tribu éponyme des Chippewa-Ojibwé. Pilier, stabilité et protection, ok. Trois, au-dessus du lac, la constellation du Cygne, élévation, amour universel et retrouvailles, ok. Quatre, l’oracle des cinq hexagrammes…hum, intéressant quand même, tous au-dessus de quarante… la libération, l’eau purifiante… Bon, donc, les hexagrammes. Un, quarante-six : poussée vers le haut, stade supérieur, sublimation ; deux,  quarante-neuf : révolution, changement important – bah oui – mutation, cycle nouveau ; trois, cinquante et un : ébranlement, vague de changement ; quatre, cinquante-trois : développement, vision extraordinaire grand angle ; cinq, soixante-et-un : vérité intérieure, force invisible manifeste…

Non, il n’y a plus de doute possible ! se dit-elle, vibrante d’émotion.          Le dragon tourbillonnant de l’Arc-en-ciel est là ! La prophétie des Cree est claire à présent !

Yuming prit le papier grand format qu’elle avait acheté spécialement chez le vieux Tang, le seul papetier de la ville à posséder encore du calque millimétré de cette taille. Mais c’était la première fois qu’elle lui en achetait un aussi grand. Le vieil homme l’avait regardé d’un œil malicieux… avait-il compris son dessein ?

D’une main experte, Yuming traça le carré magique à l’échelle précise de la carte du lac Michigan de la Société Géographique Nationale. Elle délimita soigneusement les cases du quadrilatère, trois en abscisse et trois en ordonnée, et reporta consciencieusement  dans chacune d’entre elles le résultat des précieuses informations récoltées depuis ces nombreuses années. Elle tourna le carré de quarante-cinq degrés vers la gauche, refit ses calculs à l’aune des nouvelles orientations, comme  sa science le préconisait. Opérant un nouveau quart de tour vers la droite, elle le rétablit dans sa position initiale afin d’opérer les derniers calculs.

Le moment était historique ! Dans un instant elle allait connaître avec précision la latitude et la longitude au croisement desquelles le dragon allait surgir du lac ! Le cœur de Yuming battait la chamade…

… Derek lui tapota l’épaule. Yuming sursauta. Il lui dit d’un ton narquois : « Eh bien, ce tableau t’a envoûté ! Moi, j’ai eu le temps de visiter toute l’expo, je suppose que toi non… Dommage, elle est vraiment pas mal. Bien sûr, il y a beaucoup de tableaux que je connais déjà. Mais je trouve que c’est vivifiant de pouvoir voir les originaux ! J’aime assez le côté minimaliste du trait. En plus, c’est tout à fait ce que je fais dans mon travail. Tu l’as remarqué, n’est-ce pas ? Par exemple dans mes clichés architecturaux… et même dans mes clichés urbains d’ailleurs. Si on m’y avait autorisé, j’aurais pu faire de magnifiques photos, avec des angles de vue inédits… mais bon, je sais qu’ils ont leur photographe attitré… un type très bien d’ailleurs. Il a presque mon talent… ha ha ha, je plaisante bien sûr… Oh, mais dis-donc… ça me donne une idée ! Moi aussi je pourrais exposer ici ! Après tout, mon art est reconnu… et moi-même… je ne manque pas de renommée ! Bon, bien sûr… ici, c’est pas New York, ni Tokyo…mais je dois avouer que ce lieu ne manque pas de charme… Enfin… Bon, allez, ça va faire presque une heure maintenant que tu es plantée là ! Je pense que tu connais le tableau sous toutes ses coutures !…  Quoique c’est vrai, je le reconnais, ce tableau a quelque chose de particulier…à le regarder attentivement, on pourrait presque croire qu’on peut rentrer dedans… Ah ! Ils sont quand même forts ces peintres taoistes ! Des as de la méditation picturale ! Bon, dis, il faut que tu décroches, on doit y aller maintenant, le MAM va bientôt fermer… »

Sortie du rêve éveillé dans lequel le tableau de Wang Wei l’avait plongée, Yuming regarda le paysage du peintre-poète du huitième siècle d’un œil neuf. A l’arrière-plan, une chaîne de montagnes. A ses pieds, un lac, au milieu duquel se tenait une petite embarcation.  A l’intérieur, un minuscule personnage semblait contempler les volutes de brume qui s’élevaient du lac, laissant deviner dans leur mouvement ascendant la forme furtive d’un dragon…

            Yuming y vit un signe… le dragon l’avait captivée… C’est lui qui lui avait envoyé ce songe. A présent, elle savait ce qu’elle devait faire. Demain, elle irait louer un bateau, un petit Intrépide, ce serait parfait. Cette fois, elle le trouverait, elle en était sûre.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site is protected by reCAPTCHA and the Google Privacy Policy and Terms of Service apply.