Prêtez attention.
Non avec l’audition apprivoisée des salons, non avec la perception neutralisée des vitrines officielles et des cérémonies aseptisées,
Prêtez attention avec les entrailles, avec cette mémoire organique que le sang conserve et transmet sans travestissement.
Je m’avance pour nommer un crime dont la grammaire demeure au présent.
D’une blessure qu’on a appris à maquiller en folklore, à embaumer dans des expositions, à domestiquer en discours académiques pour éviter qu’elle ne saigne sur les parquets des palais.
Six siècles de razzia organisée.
Six siècles de chair humaine comptabilisée, cataloguée, tarifiée.
Des hommes pesés comme du bétail.
Des femmes dépouillées de leur nom avant d’être dépouillées de leur corps.
Des enfants arrachés aux bras de mères dont les larmes n’ont jamais eu de traducteur officiel devant aucune cour internationale.
Et l’Occident a les mains propres.
Toujours.
L’Occident a les mains propres parce qu’il a inventé les archives qui effacent, les langues qui euphémisent, les monuments qui glorifient les négriers en statues de marbre au centre des villes où leurs descendants demandent encore la permission d’exister.
Observez l’économie du monde,
Observez qui possède,
Observez qui mendie,
Ce n’est pas le hasard.
Ce n’est pas la providence.
Ce n’est pas la fatalité africaine dont vous raffolez dans vos colonnes éditoriales.
C’est l’arithmétique brutale d’une accumulation primitive financée par le sang volé d’un continent entier.
Les plantations ont bâti les cathédrales du capital.
Le coton arraché par des mains lacérées a tissé les premières industries de Manchester, de Bordeaux, de Lisbonne.
Les fortunes de Bristol sentent encore le fond des cales. Les assurances de Lloyd’s ont prospéré sur les naufrages volontaires de cargaisons humaines jetées à la mer pour frauder les armateurs.
C’est cela votre modernité.
C’est sur ces ossements que vous avez bâti vos droits de l’homme.
Et vous voudriez qu’on se taise ?
Qu’on soit reconnaissants d’être là, survivants d’un génocide qui refuse encore son nom ?
Qu’on remercie les anciennes puissances coloniales d’avoir finalement daigné abolir ce qu’elles n’auraient jamais dû commencer ?
Je vous parle des séquelles.
Pas des plaies de surface.
Les séquelles profondes, géologiques, celles qui se transmettent dans les cellules avant même que la conscience s’éveille.
Je vous parle de la schizophrénie identitaire d’un peuple qui a appris à se voir avec les yeux de celui qui le méprise.
Du Nègre qui internalise sa propre infériorité comme une vérité révélée, qui blanchit sa peau, défrise ses cheveux, rectifie l’accent de ses ancêtres pour mendier une dignité que l’autre n’a jamais eu à mériter.
Je vous parle de l’Afrique saignée de ses bras valides pendant trois siècles, privée de sa démographie,
De ses ingénieurs, de ses guérisseurs, de ses architectes, cinquante millions d’êtres humains aspirés hors du continent par la pompe de la cupidité occidentale,
Et à qui l’on dit aujourd’hui :
Pourquoi vous n’arrivez pas à vous développer ?
La question est obscène. La question est la continuation du crime par d’autres moyens.
Je vous parle des Antilles, de la Louisiane, du Brésil — ces sociétés construites sur la hiérarchie chromatique, sur le colorisme honteux qui classe les êtres humains selon la distance de leur peau avec la couleur du maître.
Ces blessures-là ne cicatrisent pas en deux générations. Elles se reproduisent dans les rapports de domination, dans les préférences à l’embauche, dans les brutalités policières statistiquement documentées que vos gouvernements refusent de nommer racisme systémique.
Je vous parle de la dette haïtienne.
Cette abomination juridique et morale où une nation d’esclaves révoltés fut forcée de payer à la France cent cinquante millions de francs-or en réparation du préjudice causé aux propriétaires d’esclaves par leur propre liberté. Haïti a payé cette rançon de l’infamie jusqu’en 1947.
Et vous vous demandez pourquoi Haïti est pauvre.
La réponse est dans les livres de comptes de la Banque de France.
Les réparations ne sont pas une aumône. Les réparations sont une arithmétique.
Ce que vous avez volé a été comptabilisé.
Les intérêts courent.
Et le refus d’en parler sérieusement est la preuve que vous savez exactement ce que vous devez.
Je ne vous demande pas votre repentance. Gardez vos larmes de crocodile pour vos discours du 8 mai. Je vous demande la justice.
La justice économique.
La justice mémorielle.
La justice politique.
Je vous demande de nommer ce que vous avez fait sans les détours du langage académique qui transforme les bourreaux en acteurs historiques complexes et les victimes en populations fragilisées.