LIVRE 1
« Protect me from what I want. »
Brian Molko
CHAPITRE
Quelle heure était-il ? Charlotte tourna son visage pour regarder son réveil ; presqu’une heure du matin, quelle agonie ! Le store de sa fenêtre était remonté, la nuit noire derrière le voilage du rideau, et seul le halo provenant des lampadaires en bas de l’immeuble plaquait l’ombre de sa fenêtre sur le plafond. Charlotte soupira, fixant le rectangle pâle de ses yeux grands-ouverts. Sa chambre était au cinquième étage dans une petite résidence perdue de l’Est de la France, entourée de bois dénudés et de terrain de foot couverts de givre. La Cité Mozart (tout le monde disait « la Cité Morback ») s’agrippait à la petite ville de Besach, connue pour son équipe de basket-ball féminine et pour sa froide humidité remontant de la rivière aux flots tortueux et bruns qui traversait la bourgade. Cette rivière était si déprimante qu’elle donnait envie aux gens qui s’y étaient noyés de se pendre.
Sa mère était au chômage, son père vivait dans le Sud, il avait d’autres enfants, une autre femme et elle pensait ne l’avoir jamais rencontré.
Charlotte n’était plus une enfant, et encore loin d’avoir l’âge d’une adulte, elle se trouvait dans cet entre-deux inconfortable et effrayant, excitant et décevant, une sorte de Belle au Bois Dormant que l’on a oublié d’endormir, et qui s’ennuie dans sa chambre à l’écart du Palais. Pas encore Princesse, parce qu’il n’y a pas de Prince qui galope à son chevet, seulement, en bas de son immeuble, sur la dalle de la cité, des idiots agressifs qui puent le déodorant des pubs et portent le même survétement du lundi au lundi.
Son frère, quant à lui, approchait des vingt-cinq, il avait toujours sa chambre à côté. Sauf, qu’en ce moment il dormait chez une femme plus âgée. Lui aussi cherchait du travail.
À cause du chômage, de l’histoire de ses parents, de ses résultats médiocres, elle avait changé quatre fois d’école, de quartier. Elle était actuellement dans un établissement à huit arrêts de bus de là où elle habitait.
Pas très grande, elle essayait de ne pas trop manger de tartines de beurre recouvertes de Nesquick, afin de ne pas devenir une baleine. Une fois, sa mère avait dit qu’elle n’était pas grosse mais « juste un peu grassouillette ». Charlotte ne savait ce qui, au final, sonnait le mieux. Au lycée, mise à part Sté et Lila – une plus jeune d’un an et l’autre, l’inverse -, personne ne parlait à Charlotte. Elle avait bien essayé de se lier avec d’autres filles, mais elles ne parlaient que de garçons et de téléréalité alors que Charlotte aimait les bandes dessinées, les livres avec des romances et aussi, écouter de la musique démodée dans son télephone. Une fois, un rouquin lui avait envoyé un petit mot ; « veux-tu être ma copine ? ». Elle avait répondu – par un autre petit mot – qu’elle était d’accord. Il lui avait donné rendez-vous derrière le gymnase pour l’embrasser et essayer de lui toucher les seins, lui avait posé des questions sur une autre fille de sa classe, puis, voyant qu’il ne pourrait pas lui faire soulever son pull, il l’avait quitté en la traitant de salope.
Mieux valait oublier cette histoire.
Non, si Charlotte ruminait, c’était à cause d’un devoir maison qu’elle aurait dû faire depuis deux semaines, et qu’elle devait rendre le lendemain. Mais elle s’y était mise trop tard, et n’avait rien compris aux problèmes d’équation. Elle savait qu’elle allait se prendre une convocation, et sa mère allait encore souffler en disant « Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? ».
« C’est bon, pense à autre chose. » Mais le robinet de la déprime était grand ouvert et elle songea que demain, pour la troisième fois cette semaine, elle remettrait son jean noir, sa veste de l’année dernière, et ses baskets Nike qu’elle se trimballait depuis dix mois. Elle savait, quand la sonnerie du collège retentissait le matin, que les regards des autres filles la détaillaient comme une clocharde et ça lui pesait chaque jour un peu plus. Un mois auparavant, sur l’inspiration de sa copine Sté qui disait qu’elle devait s’affirmer sur Insta – non mais, quelle expression à la con, s’affirmer sur Insta ? -, Charlotte avait posté une photo d’elle avec un teeshirt Dior à grosses mailles blanche ( presque transparent) que lui avait prêté une copine de l’immeuble. Elle avait passé des heures à se maquiller, se coiffer avec du gel, et s’était mitraillée avec son IPhone devant le miroir. La photo avait reçu six cœurs, seulement, mais il y avait pire. Les émojis qui vomissent, qui éclatent de rire, les commentaires ; « Superbe, on dirait un gigot dans sa crépine J », ou bien « trop sexy, dans le genre hippopotame. » Garçon ou filles, avec ou sans pseudo, mais elle savait qu’ils étaient dans son Lycée. Charlotte avait enlevé la photo et manqué les cours pendant quatre jours. Le cinquième jour, à son retour, elle avait senti les regards.
Sur les quelques amies qu’elle possédait, la plupart avait fait défection ce jour-là, oubliant de lui dire bonjour et de venir lui parler à la coupure de la cantine. Il n’y avaient que Sté et Lilas pour la fréquenter, les seules du collège à ne pas avoir de bande. Une était championne d’échec fan des réseaux sociaux et l’autre à moitié anorexique et gothique. Elles avaient en commun, avec Charlotte, d’être des « nouvelles ». Les deux semblaient avoir des problèmes rentrées chez elle et se scarifiaient. Charlotte pensait que c’était une manière de se rebeller, elle se rendait compte, à présent, que c’était plutôt comme pleurer, ou se punir, ou se faire mal, là, pour ne plus avoir mal, ailleurs.
Elle allait grandir, devenir une vraie jeune fille, et pourtant, pas comme les filles dans les films, dans ses rêveries, ou dans les romances qu’elle avalait. Bientôt, elle allait avoir ses règles et resterait une pygmée toute sa vie, puis son visage se couvrira de boutons, et jamais, son père ne lui donnera de quoi se payer des fringues et des chaussures vraiment classes, puisque, pour lui, elle n’existait pas.
Elle repensa au devoir maison, le prof de math la détestait, c’était inscrit dans son regard, pas comme lorsqu’il riait avec les blondes et les brunes fines et belles comme les filles de médecins et d’avocats qu’elles étaient. Elle avait envie que le prof glisse sur une plaque de verglas demain matin, que sa maison, ou mieux, que le lycée brûle pendant la nuit, que la terre tremble et que la ville soit rasée.
Parfois, ça la calmait, de penser que demain était loin et qu’il pouvait se passer des tas de choses entre-temps, mais pas ce soir. Elle ne savait pas pourquoi, elle en avait marre. C’était ce qu’elle pensait ; « j’en ai marre ! Putain ! ».
Charlotte se tourna sur le côté en serrant les poings. Elle ferma les yeux et des larmes coulèrent du coin de ses paupières sur son oreiller.
CHAPITRE
Quelqu’un venait de frapper, elle ouvrit les yeux, sa chambre se peignait de rouge. Elle se redressa, morte de peur, et regarda vers la porte entrouverte de sa chambre. D’ici, elle pouvait entendre les ronflements de sa mère. Elle tourna alors son visage vers la fenêtre. Des lumières rouges et vertes clignotaient derrière le rideau, comme une fête foraine dans la plaine. Elle se leva, intriguée, fascinée, et s’approcha. Il ne s’agissait pas des lumières d’une fête mais d’une sorte de véhicule planant devant sa fenêtre. Charlotte écarta le rideau, comment était-ce possible, on était au cinquième étage ? Cela ressemblait à ces voitures de milliardaires, Ferrari, Lamborghini, aux lignes profilées, sauf qu’il n’y avait pas de roues, le dessous était plat. L’engin flottait dans la nuit, presqu’au bord de sa fenêtre et semblait vide. Charlotte n’en croyait pas ses yeux, elle avait peur et, en même temps, craignait que la voiture volante ne disparaisse. Elle se pinça discrètement la cuisse et regarda vers l’intérieur. Il y avait une banquette jaune devant un tableau de bord, une sorte de volant coupé en deux et, derrière, une grosse bulle de verre était emplie de câbles lumineux et clignotant. L’appareil était bel et bien innocupé.
Charlotte ouvrit doucement la fenêtre, un vent glacé mordit son visage et provoqua la chair de poule sur ses bras. Elle fit un bond en arrière, la portière de l’engin était en train de s’ouvrir vers le haut, comme une aile de papillon, alors que le véhicule émettait des petites mélodies de téléphone et se calait sur le bas de la fenêtre, comme pour l’inviter à grimper. Le vaisseau était à présent immobile, semblant relié par des cables invisibles au mur de l’immeuble. Charlotte regarda de tous cotés, et même, au-dessus d’elle, le monde était empli de silence et de solitude, de froid, d’humidité et de noirceur. En bas, le halo jaune des lampadaires sur la dalle deserte lui envoya des frissons de dégoùt. La lumière rouge à l’intérieur semblait respirer, s’amenuisant et grossissant dans un rythme lent, Charlotte se pencha et toucha le bord de la portière. Tout était réel. Sur le tableau de bord, un écran rectangulaire diffusait des mouvements de planètes et, parfois, des photos d’adolescents. À un moment, son image apparut. On la voyait, son buste vêtu d’une sorte d’uniforme noir barré d’une diagonale argentée, avant que celle d’un beau jeune homme brun ne la remplace, dans le même uniforme. Tous les visages étaient très sérieux, comme investis d’une mission.
Elle ne songea pas à mettre un manteau mais enfila tout de même des chaussettes qui se trouvaient au pied de la fenêtre, elle avait trop peur qu’en tournant le dos, le vaisseau ne disparaisse. Il faisait froid dehors, mais elle sentait la chaleur monter de l’habitacle. Charlotte passa une jambe par-dessus la rambarde de sa fenêtre, appuyant ses fesses dessus, elle descendit lentement son pied et le posa sur le siège de cuir souple. Le vaisseau remonta alors très légèrement tandis que le volant se rétractait pour lui laisser la place. L’adolescente fit passer l’autre jambe et se glissa sur la banquette pour se mettre face au volant. Cette fois, elle était morte de frousse, elle tourna sa tête vers la fenêtre, se redressa, et attrapa la barre. Le vaisseau ne broncha pas. Elle pouvait ressortir, pourtant, elle se rassit, remarqua une ceinture de sécurité en haut de son épaule droite et s’en saisit. La porte papillon se mit à redescendre tout doucement en émettant une mélodie d’une dizaine de notes synthétiques. Charlotte attacha la ceinture à une sorte d’aimant, la portière émit un souffle en se fermant et le vaisseau commença à s’éloigner de l’immeuble. Elle voyait sa chambre de l’extérieur pour la première fois. Demain, sa mère allait crier, parce que la fenêtre était ouverte en plein hiver.
CHAPITRE
L’engin commença à partir vers l’avant, puis monta dans le ciel en faisant de grands cercles, comme dans un manège, imagina-t-elle en se pinçant à nouveau, mais le poignet cette fois. Elle se sentait en sécurité, excitée et pourtant apeurée. Et si elle ne revenait pas ?
Et alors ?, pensa-t-elle.
À présent, elle voyait les lumières de la ville, puis le vaisseau traversa un tapis de nuages effilochés en continuant de monter. Un monde d’étoiles pures l’entourait, elle regarda vers le bas, elle reconnaissait les contours des continents. Ce fut comme si son souffle se rapetissait, elle était dans l’espace infini et continuait de s’éloigner. Pour se rassurer, ses doigts pianotèrent sur la bande rectangulaire qui servait d’écran, elle pouvait regarder des films, des dessins animés, elle n’arrivait pas à retrouver les portraits des adolescents en uniforme. Elle enclencha une image en noir et blanc avec une belle femme blonde des années cinquante. Un homme moustachu lui parlait en anglais, elle pensa se rappeler de son nom, sa mère l’avait une fois prononcé : Clark Gabeule. Une musique de violoncelle gonfla dans l’habitacle, ronde, chaude et émouvante. Charlotte regarda à nouveau vers le bas, et cette fois, elle distingua la planète bleu, la terre, c’était si beau et effrayant qu’elle versa quelques larmes en serrant ses bras sur sa poitrine. Quand allait-elle arriver ? Y avait-il de quoi boire, manger, dans le vaisseau ? Elle chercha des caches, des ouvertures, mais ne trouva rien.
Tout d’un coup, des lumières multicolores apparurent dans le ciel, elles tournoyaient lentement tel un immense gyrophare. Elle approchait d’un grand vaisseau spatial qui avait la taille d’une ville. Elle commença à imaginer à quoi pouvait ressembler les extraterrestres, allait-on la mettre sur une table de dissection ? Ou bien l’enfermer dans un aquarium au milieu d’autres créatures de l’espace ? Mais, inconsciemment, c’était vers des aventures positives que ses pensées se dirigeaient, des compagnons du futur aussi mignons que le garçon brun sur la photo, des descendants des Pharaons, une planète en perdition qui avait besoin d‘elle. Elle repensait sans cesse à cette image où on la voyait en uniforme, allait-elle sauver le monde ?
Le véhicule ralentit dans un tas de bruit de films de science-fiction pour se rapprocher du grand vaisseau. Une passerelle en forme de chenille vint se coller à la portière qui s’ouvrit dans une expiration pneumatique. Charlotte pensa aux soufflets des autobus, il ne manquait que les jets de fumée pour se croire dans Alien. Elle déclippa sa ceinture, rajusta son short de pyjama et sortit dans la passerelle. Une petite musique bizarre l’accompagnait, faite de sons de timbales et de claquement de fer, avec du pipeau, c’était doux et angoissant à la fois. Une voix douce se fit entendre ;
– Bienvenue Charlotte.
Elle ne s’y attendait pas et sentit sa poitrine se resserrer.
– Heu… Merci. Répondit-elle.
Il n’y eu pas d’autre annonce. Elle demanda ;
– Vous m’entendez ?
– Veuillez-vous diriger vers le bout de la passerelle.
Elle arriva dans une grande salle au sol couvert d’une épaisse moquette rouge. La forme de la pièce ressemblait à une grosse bulle écrasée, toute en verre, comme une tour de contrôle barrée d’un grand rideau blanc. Elle voyait une partie du vaisseau autour d’elle. Il était constitué de tas d’autres grandes bulles, certaines avec des forêts à l’intérieur, d’autres, une plage et la mer translucide et pâle, plus loin, un flanc de montagne couvert de pins et, encore, des villes avec des tours futuristes, mais aucun mouvement, aucun personnages dans ces mondes à taille réel.
La musique cessa subitement, ce qui angoissa Charlotte. Elle leva les yeux vers le plafond de verre, cherchant une éventuelle caméra, une présence.
– Ou-suis-je ? Qui êtes-vous ?
– Nous sommes là pour satisfaire vos désirs, on donne et on prend, on gagne et on perd.
– C’est un jeu ?
– C’est votre destin Charlotte.
– Mon destin ?
– Votre vie va changer. Selon votre désir. Mais seulement à travers votre personne, votre physique, votre intelligence. Plus grande, plus forte, plus noire, plus dure, plus bridée, plus oiseau, plus minérale, respirer dans l’eau, changer d’apparence, avoir les cheveux bleu, le nez d’un renard, courir tel un fauve, faire agir sa pensée. Nous vous changeons, et vous retournez vivre votre vie. Votre destin sera différent, en bien et en mal. Vous pourrez choisir ce que vous désirez mais, attention, vous payerez le prix. Toutes les nuits, vous payerez le prix. Le jour sera entre vos mains, la nuit entre les nôtres. Plus votre souhait sera puissant, plus vos nuits seront sombres. Pensez à un souhait, dès à présent, préparez-vous.
Charlotte aurait voulu dire ; devenir riche, très riche, mais cela ne semblait pas faire partie de la liste. Ainsi, elle pouvait avoir des pouvoirs ? Changer d’apparence ? Charlotte rêvait de faire du cinéma.
– Je vais changer quand ?
– Quand vous serez au laboratoire mais, d’abord, vous devrez survivre.
– Je pourrais avoir les yeux bleus ? Les dents bien droites, et blanches, je veux dire, les cheveux blonds, des taches de rousseurs, être très belle ?
– Vous pouvez vous restaurer dans la pièce sur votre gauche.
– C’est quoi cette histoire de survie ?
– Chaque chose en son temps. Il est temps de vous restaurer.
Charlotte passa le rideau pour tomber sur un immense buffet couvert de toutes sortes de nourritures. Cela allait du homard à la mayonnaise en passant par des hamburgers, des Tacos, des Carbonaras, de la soupe chinoise, des frites, des pizzas, des ragoûts, et des dizaines de desserts et glaces. Il y avait même des bonbons et des barres chocolatées au caramel. Charlotte regretta soudain de ne pas avoir pris son portable, elle aurait pu faire des photos de ce spectacle de magie.
Même n’avait pas particulièrement faim, elle ne cessait de regarder au travers des vitres de la bulle, mourrant d’envie de visiter le vaisseau.
– Il y a quelqu’un sur ce vaisseau ? Demanda-t-elle.
– Vous êtes seule, il s’agit de votre transporteur.
– Mon transporteur ? Vers où ?
– Vers vos désirs. Mangez vite, nous arriverons bientôt et vous devez vous préparer.
– Me préparer ?
– Allez dans la salle sur votre gauche.
Charlotte se saisit d’un Cheeseburger, il était parfaitement chaud et moélleux. Elle mordit dedans, puis avala un verre de jus de pommes avant de se diriger vers un autre grand rideau de velours blanc. Elle passa au travers et découvrit une chambre avec un lit rond, des fauteuils et un piano debout installé en son centre. Le long du rideau, une tringle supportait des vêtements noirs et brillants à côté d’un mannequin vétue d’une armure faites de plaques d’acier fins couverte d’une grande cape de fourrure blanche. Sur des portants, juste à côté, était placées une épée, un écu, une paire de gantelets ainsi que des petites arbalètes et de gros bracelets argentés couverts de flechettes. Le mur du fond faisait comme un immense écran, on y voyait des forêts de sapins vibrer dans une tempête de neige. Charlotte fut prise de frissons, elle avait l’impression d’y être.
– Ecoutez attentivement jeune fille, dit la voix, vous allez devoir survivre, nous ne pouvons faire autrement. Pour commencer, vous devez vous habiller et enfiler cette armure, ensuite les armes. Les petites arbalètes se fixent sur les poignets, elles tirent vingt fléchettes chacune, votre amure vous protégera des morsures, mais vous devez vous entrainer à l’épée.
– À l’épée ? Les morsures ?
– Faites attention, des soldats voudront vous prendre, laissez-vous faire, ou vous mourrez. Mais protégez-vous des loups.
– Des loups ? C’est un jeu ?
– Le piano au milieu de la pièce est un clavier d’entrainement. Quand vous serez en arme, je vous indiquerai les manœuvres à suivre.
– Qui êtes-vous ? Répondez-moi.
– Vous serez larguée dans trente minutes. Que vous soyez prête, ou non.
– Larguée, mais où ? Au laboratoire ?
La petite musique au son de pipeaux se remit en route mais, cette fois, accompagnée de tambourins au rythme martial, comme pour un départ à la guerre. Charlotte fit un sourire incrédule en pensant « je rève ! » et se rapprocha des vêtements. Ils semblaient à sa taille, il y avait même une magnifique paire de bottes fourrées recouverte d’écaille d’argent. Elle se saisit de l’épée, son tranchant était si aiguisé qu’il flambait dans la lumière. La voix résonna ;
– Vingt-neuf minutes. Quand vous aurez enfilé l’armure et les bottes, prenez l’écu. Glissez votre bras gauche dedans, lorsque vous pressez sur la lanière dans votre poing, le bouclier projette une chaleur infrarouge montant jusqu’à 800 degrés sur une distance de vingt centimètres, il empêchera les bêtes de vous approcher et vous permettra de fuir. Il vous servira pour votre survie dans la forêt, car la saison ne permettra pas aux soldats de vous trouver vite. La cape en fourrure se dédouble pour faire un couchage, elle aussi, produit de la chaleur mais pour le confort.
Charlotte reposa l’épée, enleva sa chemise de nuit et se para de l’uniforme avec la bande argentée qui partait en diagonale sur le buste. La coupe était parfaite, surtout la ceinture du pantalon qui montait en taille haute par-dessus son ventre rond. Elle enfila ses bottes, puis les pièces de l’armure qui se clippait par un système de puissants aimants et étaient d’une légèreté incroyable. Elle s’en couvrit les jambes, les bras et le torse, puis elle passa la cape sur ses épaules, qui se fixait sur les hanches afin de ne pas la gêner. Il y avait aussi les gants en partie recouverts de métal et munie d’un clapet dans la paume afin d’utiliser les arbalètes qu’elle encocha sur les plaques d’armures de ses avant-bras. De fin bracelets formés de fléchettes collées les unes aux autres s’ajoutaient autour du poignet et, dès l’enclenchement, une des flèches vint se mettre dans la rampe de l’arbalète tandis que la corde métallique se tendait automatiquement. Le bouclier était rond, léger et avait la taille d’un couvercle de couscoussière. De plus, il pouvait glisser sur son avant-bras et laisser sa main gauche libre.
– Prenez l’épée, ordonna la voix.
La jeune fille s’en saisit. Aussitôt, la musqiue cessa et le piano joua une note pure et forte qui résonna dans toute la bulle. Les murs tout autour d’elle venaient de se transformer en écran, elle se trouvait au milieu d’une forêt battue par une tempête de neige, des combats faisaient rage autour d’elle. Puis ; un des écrans devint blanc et elle vit une reproduction de sa personne, l’épée à la main.
– Ecoutez bien la musique, chaque note de piano correspond à un mouvement d’épée, un tir d’arbalète, une protection de bouclier, ou un feu de bouclier. Regardez bien et répétez.
Une note aigue, et son personnage donnait un coup d’épée devant elle. Une note presque similaire lui montrait un autre coup, et une autre, plus grave, lui indiquait de lever son bouclier.
– Répétez, en musique.
Le piano rejoua, doucement, elle refit les gestes. Puis, une deuxième fois un peu plus vite, une troisième et quatrième, avant que ne se rajoutent de nouveaux mouvements. Elle donnait des coups en regardant l’écran. Petit à petit, son cerveau enregistrait les notes et son corps s’activait automatiquement. Certaines fois, elle devait fouetter l’air dans son dos, sans voir ce qu’elle frappait. Charlotte était encore lente mais, malgré ce rythme, la musique arrivait à former une étonnante et vivace mélodie. Les arbalètes se déclenchaient en serrant le poing sur la paume de l’épée, et elles se rechargeaient automatiquement de flèches plus petites que des crayons.
– Il reste dix minutes, annonça la voix, nous allons commencer les simulations. Enfilez le masque.
Une ouverture sur le piano fit apparaître un masque de ski au gros élastique noir. La vitre était fumée de jaune. Charlotte était essoufflée, mais elle s’en approcha et le posa sur son visage. Aussitôt, elle entendit des petits grésillements à l’intérieur de ses oreilles, puis une note de piano qui lui fit instinctivement lever son bouclier.
– Le masque est une aide au combat, il anticipe les mouvements de vos ennemis et transmet une musique et des notes vous donnant les informations pour les combattre, vous permettant de vous défendre de ce que vous ne voyez pas. Il y a des molettes sur les côtés, il permet aussi de voir la nuit et a d’autres fonctions qui ne vous concernent pas. Pour l’utilisation, vous posez une question à voix haute et il vous répond. Vous pouvez aussi changer l’instrument qui envoie les ordres de combats. Vous êtes en mode piano, mais vous pouvez passer en guitare, ou batterie, ou violon, trompette. Certains invités sont arrivés à mélanger les instruments et combattent sur des vrais morceaux de musique.
« Je suis dans un jeu », pensa Charlotte en souriant.
– Attention, première simulation, mode confort.
Une note de piano l’avertit de lever son épée. Elle se rendit compte que le personnage sur l’écran l’imitait. L’avatar était dans un monde qui semblait réel, la forêt battue par la neige, et des loups approchaient. Charlotte eut un petit frisson, un premier loup attaqua, énorme et noir. La musique donna son ordre et, dans un coin du masque, un petit écran lui indiqua le geste à faire, même si elle se rappelait de cette note. Elle fendit l’air et la bête dans le même tempo. Un deuxième arriva par le côté, elle se trompa de note et se retrouva projetée au sol. Une flaque rouge remplaça la tête de son personnage sur l’écran.
– On recommence, dit la voix, situation plus.
D’un coup, dans la pièce, un tourbillon de vent la secoua, des rafales glacées qui la firent frissonner. Est-ce que c’était dans son masque ? Charlotte se contracta, concentrée sur l’écran, les attaques recommencèrent, mais le troisième loup lui arracha une jambe.
– Situation réelle.
Cette fois, le vent était encore plus fort mais avec des sortes de flocons de neige tièdes, elle ne voyait presque rien, elle se concentra sur la musique, Charlotte n’avait pas le choix. Heureusement qu’elle avait fait un peu de danse au centre culturel, cela l’aidait à enchainer les mouvements. Elle tua quatre loups. En observant l’écran, elle remarqua que d’autres personnes se battaient plus loin dans la neige, d’autres bêtes approchaient. Elle demanda ;
– Et après, qu’est-ce que je fais ?
– Vous survivez jusqu’à ce que les soldats vous trouvent. Certains d’entre vous sont restés des semaines aux pays des loups avant de rencontrer les soldats, d’autres, n’en sont jamais partis et se cachent. Pour réaliser votre souhait vous devez vous rendre au laboratoire et seuls les soldats peuvent vous aider.
Cette fois, il y avait six loups noirs, elle commença à se battre, l’armure résistait aux morsures et griffures mais il fallait faire attention de ne pas se faire démembrer, ou attaquer au visage. Subitement, une fine forme blanche surgit de sous la neige et lui mordit la jambe pour l’entrainer et la tuer à la gorge.
Charlotte suivit la scène sur l’écran. La bête blanche se saisissait de sa cape mais le vêtement se mettait à disparaître en même temps que le corps de Charlotte, rendant la forme furieuse qui partait s’attaquer à d‘autre « invités ». C’était à la fois de la simulation et des situations réelles, comme si les bêtes dans le jeu avaient une vie propre.
– On recommence, il ne reste que quatre minutes.
Charlotte expédia les quatre premières bêtes, et se prépara à l’attaque de la forme blanche, qu’elle évita, un loup noir attaqua l’animal blanc et le tua, Charlotte se fit mordre et entrainer par les autres. La séance n’avait duré qu’une trentaine de secondes.
– On recommence.
Elle ne s’en sortait pas, à chaque fois que le loup blanc (elle arrivait à distinguer un peu mieux) se faisait attaquer, elle aussi se faisait déchiqueter par les noirs, ils étaient trop nombreux. Par contre, Charlotte souriait en se voyant mourir, la bête blanche se jetait sur elle pour voler sa cape et s’enfuir, et hurlait de désespoir quelques secondes après, alors que son trésor disparaissait. La fois suivante, elle avait cru gagner, en blessant seulement Charlotte et en volant le vêtement, mais un loup noir s’était chargé d’achever la jeune fille. Ces bêtes surgissaient de partout, impitoyables et sauvages. Il aurait fallu qu’elle rejoigne un autre combattant, mais ils semblaient loin dans la tempête.
La voix prononça ;
– Il n’y a plus de temps, êtes-vous prête ?
Charlotte resta figée, c’était quoi ce jeu, elle cria ;
– Il y a trop de loups, je n’y arrive pas !
Il n’y eut pas de réponse. Charlotte pensa qu’elle allait jouer, perdre, et se réveiller dans son lit. Tout cela était de la simulation. Ou bien, elle reviendrait dans le vaisseau et irait manger des glaces dans la salle d’à côté. La pièce devint soudainement toute noire, puis le sol se mit à vibrer. Charlotte recula contre un des murs en cercle, une trappe immense s’ouvrait lentement, dévoilant une tempête de neige sous le vaisseau. Charlotte distingua les pointes des sapins qui se secouaient dans les rafales. C’était hyper réel. Elle se mit à trembler, la poitrine comprimée de terreur.
– Attendez ! Je… Je ne veux plus ! Il n’y a pas moyen de survivre à ces loups, je vais mourir !
– Nous ne sommes pas encore retourné dans votre monde, ne vous inquiétez pas. Dès que vous mourrez, vous vous retrouverez dans votre lit. Mais nous pouvons vous renvoyer dès à présent.
Le froid était si réel, glacé et douloureux, Charlotte était terrifiée.
– Mais, je vais avoir mal ? Je veux dire, si je meurs ?
– Certains se sont retrouvés blessés, et ont errés dans la souffrance et la peur durant plusieurs nuits, avant de se suicider. D’autres ont réalisé leur souhait, pour souffrir par la suite dans le vrai monde.
– Je veux rentrer !
– Bien entendu.
La trappe commença à se refermer. Charlotte entendit des hululements de bêtes et des cris de souffrances monter d’en bas. Tout semblait si réel. Cela voulait dire que les désirs pouvaient aussi devenir réels ; changer de vie, changer tout court ! Elle hurla ;
– J’ai changé d’avis, j’y vais !
– Oui, ou non, ensuite, c’est terminé.
– Oui !
Le sol s’ouvrit si vite qu’elle en eut le souffle coupé. Charlotte se retrouva en train de chuter dans le vide, secouée par les rafales. Elle n’eut pas le temps d’avoir peur, tant elle eut mal au premier contact avec un arbre, son corps frappa les branches des sapins, les brisant, alors qu’elle se dirigeait vers le sol à toute vitesse. Elle n’avait pas pensé à rengainer son épée et la serrait de toutes ses forces dans ses mains. Heureusement, son armure la protégeait des griffures et des chocs, mais sa tête pouvait s’arracher à tout moment. Elle tomba lourdement dans la neige, et aussitôt, son sang se figea dans ses veines.
Un loup poussait un long chant de mort dans la forêt, appelant ses frères pour le festin.
CHAPITRE
Les loups arrivèrent ; quatre de front, ils venaient de surgir d’une butte sur sa gauche, plus une demi-douzaine qu’elle voyait cavaler dans sa direction, soulevant des nuages de neiges malgré le vent qui tourbillonnait. Elle leva son bouclier, en essayant de se souvenir où était cachée la bête blanche. Le bruit était infernal, Charlotte se trouvait en plein champ de bataille. Bien qu’isolée dans une petite clairière, elle voyait tout autour d’elle des combats entre hommes et loups. Des troupes de chevaux passaient en faisant résonner le bruit de leurs sabots, des trompes beuglaient, le sifflement des flèches fendaient l’air et, surtout, les cris des hommes et les grognements de rage des bêtes la bouleversaient de peur. La musique venait de débuter dans ses oreilles, les loups attaquèrent. Charlotte en tua deux, trancha la patte du troisième et brula la face du dernier, elle se tourna vers la troupe suivante. Déjà, du coin de l’œil droit, elle voyait arriver d’autres meutes. Elle repéra un soldat qui se battait à moins de cinquante mètres. Charlotte partit en courant dans sa direction. Du haut d’un sapin, le loup blanc lui tomba dessus comme un paquet de neige, elle s’écroula en allumant son bouclier, la bête bondit vers l’arrière et se glissa sous le tapis neigeux pour disparaître. Charlotte pu poser un genou sur le sol et brandir son épée. Elle tira deux fléchettes dans la gueule d’un monstre noir, un autre lui attrapa l’épaule de ses crocs, elle réussit à lui trancher le crâne en deux d’un coup d’épée vers l’arrière, puis elle se releva et fouetta l’air de sa lame en tournant sur elle-même. Ils étaient une bonne dizaine à la cerner. Alors qu’ils se jetaient à l’assaut et qu’elle les repoussaient des flammes de son bouclier et des coups d’estocs et de pointes de son épée, elle vit que le loup blanc venait d’être débusqué, les noirs semblaient lui en vouloir. Il tentait de s’enfuir mais quelque chose retenait sa patte arrière dans la neige. Il était pris au piège. Charlotte était dans sa danse, les notes resonnaient dans son masques, les images s’affichaient, elle frappait et se mouvait sans réfléchir tout en se rapprochant du loup blanc, laissant des cadavres noirs couvrir la neige. Les attaques cessèrent, la neige continuaient de tourbilloner, rendant toute chose invisible et flou, le loup blanc ne bougeait plus. Charlotte se pencha sur le fil accroché à sa patte et eut un choc en se rendant compte que ce qu’elle voyait avait la forme d’un pied humain, aux ongles longs et racornis, noirâtre de crasse.
La chose se réveilla en la sentant près d’elle et se secoua si violement pour arracher le piège, que Charlotte entendit le crac d’une fracture au niveau de la cheville, elle releva la tête et tomba sur des yeux clairs et brillants de douleurs dans un visage d’adolescent tout aussi sale. Ses cheveux blonds et poisseux étaient recouverts d’une tête de loup blanc, et son corps en recevait l’épaisse fourrure. Il avait dans ses mains des armes tranchantes faites d’os de mâchoires et s’en servait pour éloigner ses adversaires. Elle l’entendit grogner de panique lorsqu’un des loups surgit par derrière, Charlotte le repoussa du feu de son bouclier, tua l’assaillant et sectionna le lien qui retenait l’humanoïde avant de reculer de quelques pas. Celui-ci tourna un regard de rage dans sa direction et avant qu’il ne lui bondisse dessus, elle avait ôté sa cape pour la lui jeter.
La Bête blanche resta interloquée, serra la cape sous sa fourrure, et s’enfuit en courant à plat ventre, laissant un long sillon taché de sang dans la neige. Un loup noir jeta Charlotte contre un arbre, son bras était coincé, impossible d’utiliser son bouclier, elle tira ses fléchettes, et bascula en arrière pour tomber sur le dos.
Elle ne voyait plus le ciel fouetté de neige, les masses noires des animaux sauvages bouchaient sa vue. Ils étaient au-dessus d’elle. Les fléchettes partaient en rafales de son poignet au son des notes répétitives du piano dans sa tête, les bêtes s’écroulaient sur elle, mais d’autres fouillaient pour l’atteindre. Elle entendit crier « À l’aide ! À l’aide ! ». Elle creva l’œil d’un loup, puis son arbalète émit un petit clic sinistre, elle était vide.
La gueule d’un loup s’ouvrit sur son masque, elle sentit son souffle chaud empli de chair putride, le sang gicla sur son visage, brulant et épais, puis le ciel réapparut. Le loup blanc volait au-dessus des autres, sautant de branches en branches, tranchant la chair de ses os de mâchoires, il les tua tous.
Charlotte se releva en titubant, s’appuyant sur son épée, le garçon sauvage la guettait, inquiet. Elle ressentit quelque chose de fort dans ses yeux, et lui fit signe que ça allait. Elle avait froid, tout était calme à présent. La nuit tombait, les trompes résonnaient au loin. Les soldats avaient sonné la retraite, sans doute poursuivis par les loups. L’adolescente fut prise de frissons et la bête blanche se rapprocha d’elle, lui tendant la cape chauffante. L’odeur du garçon était insoutenable et il était nu sous sa fourrure mal ajustée. Elle le remercia, gênée, et, finalement réchauffée par son geste, lui rendit la cape. Le garçon loup fit une sorte de grimace qui ressemblait à de la satisfaction puis il lui fit signe de la suivre.
Charlotte commença à marcher dans le sillon que faisait le corps de l’adolescent en rampant à moitié dans la neige, son pied trainait maladroitement derrière lui, visiblement brisé de l’intérieur, et du sang souintait des morsures qu’il avaient subies. Soudain, elle se souvint des cris qu’elle avait entendus et changea de direction.
Elle trouva la jeune fille allongée contre un arbre. Elle était enroulée dans sa grande cape blanche afin de recevoir sa chaleur, mais ses yeux tremblaient tout de même. La cape se remplissait de rouge au niveau de la poitrine. Elle était en train de mourir. Charlotte s’agenouilla, elle aussi frissonnait de tous ses membres. Elle essaya de soulever la cape, la jeune fille chuchotait ;
– Je voulais réussir, je voulais changer.
– Attends, lui dit Charlotte, je vais t’aider, les soldats vont venir nous chercher.
La main couverte de sang jaillit de sous la couverture pour saisir son poignet ;
– Est-ce que c’est un rêve ? Est-ce que c’était vrai ?
Charlotte secoua la tête, ne sachant que répondre.
– Je ne sais pas, tu vas te réveiller dans ton lit.
– Je n’étais pas dans mon lit.
Elle toussa, et tira sur son col pour montrer sa gorge violacée d’une marque circulaire.
– Je m’étais pendue, la corde a cédé et je… je me suis réveillée dans le vaisseau. Et maintenant, je vais vraiment mourir.
– Non, attends, comment t’appelles-tu ?
– Fatima, je voulais devenir la plus grande DJ du monde.
– Je vais aller chercher les soldats, ne perds pas espoir.
Fatima fit non, deux fois de suite, et décéda. Ses yeux étaient restés ouverts. Charlotte en fut horrifié, son visage se recouvrit de larmes. La neige se mit à tomber de plus en plus fort, faisant disparaître le corps de la jeune fille sous son linceul blanc. Charlotte tendit sa main pour dégager le visage et fermer les yeux de l’adolescente, il n’y avait plus rien, juste le tronc d’arbre mouillé et noir. Fatima avait fondu dans la neige. Elle sentit quelque chose la tirer vers l’arrière, le garçon-loup était revenu la chercher. Charlotte essuya ses larmes et lui envoya un sourire, auquel il répondit d’une mimique drôle, à la fois surprise et incrédule. Il repartit devant elle, et elle se dépêcha de le suivre.
CHAPITRE
Il faisait de plus en plus noir, elle ne voyait plus la bête blanche devant elle, se fiant aux bruits et aux grognements pour avancer quand, tout d’un coup, ils sortirent de la forêt. Une grande lune presque ronde recouvrait la neige de son éclat, faisant s’élever des vapeurs phosphorescentes du sol laiteux de la petite clairière qu’ils venaient d’atteindre. En son sein, se trouvait une petite maison noire accolée à une grange tout aussi sombre. Deux fenêtres étaient éclairées d’un jaune mouvant et une fumée verdâtre sortait de la cheminée sur le toit. Le loup blanc lui désigna la porte de la maison en poussant une grimace. Il se laissa tomber sur le flanc, ses yeux devenaient vitreux. Sa course dans la nuit avec son pied cassé l’avait anéanti. Charlotte se pencha et réussit à le saisir sous les bras. Il sentait vraiment très mauvais, elle le tira jusqu’à la maison et frappa à la porte.
Le battant grinça vers l’intérieur, une odeur pestilentielle, de mort et de maladie la frappa au visage. Un homme – ou une femme – entièrement couvert d’une bure de tissus marron, la capuche rabattue assombrissant son visage, se tenait devant elle. Il parla d’une langue inconnue, faisant non de la tête en désignant le sauvage. Charlotte fit de grands yeux, elle était épuisée, elle ne comprenait rien et le garçon pesait dans ses bras. L’homme lui fit un signe, tournant ses doigts près de son oreille en répétant ses mots. Elle comprit qu’il parlait de la molette de son masque de ski et la tourna. Il continua de parler et au bout de quelques clics, sa langue gutturale et étrangère se transforma en français. Il répétait ;
– Vous ne pouvez pas entrer, c’est interdit.
– Pourquoi ?
– J’ai une femme et un fils malade, je ne veux pas d’ennuis avec les soldats.
On entendait ses dents qui se déchaussaient grelotter dans sa bouche, comme des osselets dans un bocal de verre.
– Vous allez nous laisser mourir de froid ? Est-ce que vous venez du vrai monde vous aussi ?
– Vous posez toujours les mêmes questions…. Et il fait aussi froid dedans que dehors, nous n’avons plus de bois pour nous chauffer.
– Ce garçon est blessé, il faut l’aider.
L’autre éclata de rire, ce qui effraya Charlotte car cela ressemblait plus aux grincements rouillés de vieux wagons dans une mine de charbon qu’au chant cristallin d’une jeune fille.
– C’est un loup. Ils nous tuent, nous les tuons, il ne rentrera pas ici.
Charlotte essaya de regarder à l’intérieur de la maison. Faite d’une seule pièce, elle était emplie d’une fumée répugnante, le froid régnait, un buisson humide brulait dans la cheminée sans pour autant dégager de chaleur. Deux boules de tissus marron indiquaient la présence d’êtres humains contre le mur en face. Elle demanda :
– C’est quoi ce feu ? Pourquoi sent-il mauvais ?
– Le froid ravage les bronches de mon fils, la fumée de cette plante endort la douleur et l’aide à dormir.
Charlotte sortit son bouclier de derrière son dos et l’actionna. Aussitôt une chaleur se diffusa, éclairant la pièce et faisant frémir les ombres allongées dans un coin.
– Je peux vous chauffer, si vous nous aidez en attendant que les soldats nous trouvent. Je leur dirais de ne rien vous faire. Et ce jeune homme a besoin de soins.
Même si elle ne voyait pas son visage, elle ressentit la magie que produisait son bouclier sur son hôte. Il inclina la tête et l’invita à entrer. Charlotte laissa le garçon sauvage contre la cheminée et marcha instinctivement vers les corps recroquevillés, pour disposer le bouclier près d’eux et régler sa chaleur. L’obscurité se rétracta dans une lumière chaude et sanguine. Elle vit deux moignons de mains recouverts de bandages se tendre vers le feu magique et sursauta. L’homme s’approcha d’elle ;
– Nous sommes des lépreux, mais vous, les esprits, vous ne risquez rien. Par contre, le loup, là…
Elle déglutit en comprenant que les odeurs venaient de ses chairs putréfiées, mais, elle aussi commençait à sentir la chaleur l’envahir et la combler de lassitude. Sa bouche resta fermée, elle était morte de fatigue, et pourtant, des centaines de questions se bousculaient dans sa tête. Charlotte se trouvait-elle au moyen-âge ? Combien de temps allait chauffer son bouclier ? Pourquoi disait-il qu’elle était un esprit ? Et pourquoi ne risquait-elle pas d’attraper la lèpre ? Mais surtout, elle pensa avec tristesse et horreur ; est-ce que Fatima était vraiment morte ?
Ses yeux étaient de plus en plus lourds, cela venait de la fumée, comme une drogue qui l’endormait. Elle se cala à côté du garçon-loup contre le mur, voyant que l’homme restait près d’elle, attendant quelque chose, elle lui demanda ;
– Est-ce que je vais disparaître ?
Elle sentit le sourire dans sa réponse :
– Vous posez toujours les mêmes questions. Vous pouvez dormir, je veillerai sur vous, au cas où le loup se réveillerait.
Elle ouvrit la bouche pour lui dire de ne pas s’inquiéter mais ce fut comme si du Marshmallow tiède et faisandé l’emplissait, l’empêchant de parler. Glissant et brulant le long de sa gorge. Elle toussa à s’en décrocher les poumons, l’effort l’épuisa encore plus et ses yeux s’emplirent d’une profonde nuit.
CHAPITRE
Durant son sommeil, les cauchemars se bousculaient dans sa tête, elle revivait la bataille, voyait le corps ensanglanté de Fatima, puis elle marchait dans la forêt, ses jambes s’enfonçant jusqu’aux genoux dans la neige et elle grelotait. Elle avait de plus en plus froid, l’odeur de la mort emplissait ses narines et brulait sa langue, quelqu’un la secouait, elle ouvrit les yeux et retint un hurlement de terreur.
Elle se trouvait toujours dans la cabane enfumée et, à la lumière rougeoyante de son bouclier, voyait le vieux lépreux recroquevillé à quelques mètres d’elle. Il sembla cacher quelque chose sous sa longue robe noire, mais rien ne paraissait sur ses traits plongés dans la nuit de sa capuche, si ce n’étaient le reflet vitreux de ses pupilles malades. À nouveau, elle fut bousculée, et se rendit compte qu’il s’agissait du jeune garçon tout près d’elle. Il était couvert de fièvre, et grelottait tel un damné, ses yeux à semi-ouverts, emplis de douleur. Charlotte remarqua qu’un bout de sa cape dépassait de sous la fourrure dont le sauvage se recouvrait, elle la tira lentement pour la déplier. Aussitôt, une douce chaleur se diffusa de chacun de ses poils de fourrure blanche, elle en recouvrit le garçon qui écarta alors les paupières de soulagement, dévoilant ses grands iris bleus comme les flammes d’un gaz stellaire. Ils étaient à quelques centimètres l’un de l’autre, les yeux dans les yeux, et Charlotte ressentit le ressac d’une vague dans son corps, un bousculement intérieur violent et doux, une sensation de bonheur qui gonfla et pétilla, l’espace de quelques secondes, alors qu’elle se laissait emporter dans son regard bleu où baignait la gratitude, ça la paralysa d’un plaisir honteux. Il déplia son bras doucement et se saisit de sa main de ses longs doigts râpeux, ce qui électrifia l’adolescente. Son visage exprimait plus que des remerciements ; un étonnement béat et sincère, une transe contenue qui faisait presque peur à son esprit abrupte et non éduqué aux rapports humains. La montée de température de son corps le fit se rendormir lentement. Charlotte ferma les yeux, elle aussi, abasourdie par le sommeil et les drogues de la fumée.
Elle marchait à nouveau dans la neige, mais cette fois, celle-ci montait jusqu’à son col, glissant dans sa poitrine, pénétrant ses manches, coulant dans ses bottes et glaçant l’intégralité de sa peau, le froid était carrément brulant et elle s’extirpa du sommeil en gémissant et en claquant des dents. Elle sursauta en voyant l’ombre du lépreux reculer d’un bond contre le mur, pour se recroqueviller telle une bête dans sa carapace. La fumée se dissipait, le feu s’était tari, les deux autres habitants de la chaumière dormaient d’un sommeil sans heurt, et elle tremblait par saccade. Le garçon en avait été réveillé et d’un geste maladroit, il étira la cape pour la recouvrir à son tour. Ils se pressèrent l’un contre l’autre dans cette tente de feu, elle sentait sa peau nue sous sa fourrure palpiter de fièvre. Ainsi, ses yeux brillaient, sa plaie le faisait souffrir et s’était infectée, mais le fait que les deux jeunes gens se tiennent serrés l’un près de l’autre, les réconfortait et les apaisait. Cette fois encore, Charlotte sentit le feu bienheureux des sentiments gonfler dans ses veines. Le garçon semblait ronronner, serrant et relâchant ses doigts autour de son poignet, comme les griffes d’un chat dans un pull de cachemire. Elle se rendormit alors, comme soulée de confort, sachant, que cette fois, elle n’aura plus froid.
Les loups noirs l’attaquaient, elle essayait de les frapper de son épée, mais ses bras étaient collés à son torse. L’un des animaux se colla à son dos, elle vit ses crocs s’écarter sur sa gorge et sentit son haleine la happer, puis le sang envahit son épaule,, chaud et collant, visqueux et épais. Bouillant, il traversait ses vêtements, le loup gigotait, se secouait, grognait, elle ouvrit les yeux. Le lépreux se tenait devant elle, une lance entre les mains, et la pointe de cette lance, plantée dans le corps du garçon qui convulsait, bavant du sang, Charlotte poussa un cri de terreur et se releva, elle ramassa son épée et frappa l’homme malade à l’épaule, tranchant sa bure et faisant tomber la lance vers l’arrière. En sortant du flan du jeune homme, la pointe fit jaillir encore plus de sang. Horrifiée, Charlotte colla la cape sur sa plaie, qui s’imbiba à une vitesse folle du liquide poisseux. Le garçon eut la force de la serrer et de la lier dans son dos, il se traina à quatre pattes vers la porte.
– Comment un humain peut-il protéger un loup ?
Le lépreux s’était relevé, entouré de sa famille. Les trois êtres tendaient des armes au fer usé dans la direction du sauvage, qui, pris de faiblesse, venait de s’affaisser au sol. Charlotte se jeta sur son corps pour le protéger.
– Non, pitié, ne le tuez pas !
– Tant pis pour vous, Hurla l’hôte, vous mourrez avec lui !
Ils avançaient sur elle, bien décidés à les transpercer tous deux sur le plancher gras.
– Attendez, cria la jeune fille, si vous me tuez, vous perdez le bouclier ! je pars, je vous le laisse.
L’ancien barra de son bras l’élan de son fils et de sa femme. Charlotte en profita pour soulever le garçon et le trainer dans l’aube glacée du dehors. Elle réussit à rejoindre l’orée de la forêt et s’écroula sur un tapis de feuilles gelées. Les lépreux avaient refermé leur porte, les oiseaux piaillaient, le froid piquait et le garçon haletait en se tenant le flan. Sa cheville avait doublé de volume, prenant la teinte et l’odeur d’une aubergine pourrie. Un hululement résonna, glaçant le sang de Charlotte, puis un autre, elle avait gardé son épée et se redressa, la panique faisant trembler tout son corps, prête à s’effondrer devant le premier loup noir qu’elle verrait. Mais ce fut une meute de grands loups blancs à la fourrure épaisse et scintillante comme du verre qui s’égaya subitement autour d’elle. Ils devaient être dix, immenses, leur dos arrivait aux épaules de l’adolescente. Ils l’ignorèrent et posèrent leur truffe sur le garçon en gémissant et en le léchant, puis mordirent à plusieurs sa fourrure et réussirent à le soulever du sol pour l’emmener.
Les loups se déplaçaient vite. Charlotte se décida, et partit à leur suite, aucun d’eux ne s’inquiétait d’elle. Elle courait en sautant par-dessus les buches moisies, les flaques de boues, en évitant les arbres et les rochers recouverts de mousse. Très vite, elle ressentit un point de côté, le froid brulait ses bronches et ses jambes lui faisaient mal, elle s’arrêta quelques secondes pour reprendre son souffle. Quand elle releva les yeux, elle les avait perdus. C’est à ce moment qu’elle entendit une voix rauque ;
– Là, un esprit, attrapons-le !
Elle tourna la tête et vit une troupe de cavaliers à une centaine de mètres entre les arbres. Ils portaient des armures d’argent qui flamboyaient dans la clarté naissante et l’un d’eux tenait une hampe à l’oriflamme brodé d’une dague noir sur un soleil rouge. Charlotte resta paralysée, puis elle se remit à courir dans la direction qu’avaient prise les loups. Le bruit des sabots qui s’emballent gonfla dans son dos comme une avalanche de rocher contre des tambours, elle lança ses jambes de toutes ses forces pour aller plus vite, son cœur allait exploser, ses lèvres s’enflammaient de l’azote qu’elle recrachait, les branches fouettaient ses yeux et sa gorge. Elle voulut tourner le visage pour voir où étaient ses poursuivants, elle eut juste le temps d’apercevoir l’énorme poitrail d’un destrier, avant de recevoir un choc dans le haut de la tempe qui la propulsa à plusieurs mètres de distance.
Charlotte eut une dernière pensée pour le garçon loup, elle revit ses grands yeux d’azur clair, tel un feu bleu vibrant, puis elle perdit connaissance.
CHAPITRE
Elle ne s’éveille pas dans son lit. Le rêve n’est pas fini. Charlotte pense être retournée dans le vaisseau. La salle au sol de porcelaine opaque est immense, le plafond monte comme une bulle faite d’un grand miroir, reflétant tout ce qui s’y trouve en l’arrondissant. C’est très lumineux, il y a des centaines de chaise en plastique orange, admirablement rangées les unes à côté des autres, comme dans une grande salle d’attente. Dans son dos, le miroir rond ferme la salle et, devant elle, des murs de vitres transparentes, avec, dans la pièce attenante, des hommes en blouses blanches qui s’affairent sur des tables d’inox et des écrans de tous styles, certains ressemblent à des téléviseurs de l’époque du noir et blanc, d’autres sont transparents. Charlotte pense à ce que lui a dit la voix dans le vaisseau ; « Le laboratoire ».
Elle distingue une estrade en verre noir et, sur cette estrade, une grande toile luminescente descend du plafond, comme un écran de cinéma, sauf que sa surface semble mouvante et laiteuse, comme du coton humide, ce qui rend sa blancheur encore plus blanche. Attirante. Il y a quelque chose d’organique sur, et même, à l’intérieur de cet écran. Parfois, des images y surgissent, et alors, un son vrombit emplissant l’air, faisant exploser les particules et pénétrant sa peau, même à travers la vitre. C’est un écran vivant, on dirait qu’il respire, ou s’exprime. Charlotte est hypnotisée. On voit des scènes de concert, et une musique électronique blindée de basses résonne quelques secondes, tout devient noir, Charlotte le sent dans sa gorge, puis ce sont des voitures de courses dans le désert, le bruit de leur moteur ressemble à du tonnerre. L’écran redevient blanc, effrayant, il continue de palpiter dans un silence pesant.
Elle est assise sur une des chaises orange, la salle autour d’elle encombrée d’une grande solitude où le moindre son résonne. Est-ce que les gens viennent regarder des films ? Mais l’écran n’est pas exactement face aux rangées de chaises. Elle commence à ressentir des douleurs, le froid, l’appréhension qui la ronge. Il y a le bruit d’une porte qui résonne au loin, des pas qui claquent sur le sol d’une profondeur de nuit, elle entend des voix sans les comprendre. Sa main tâtonne sur le côté de son masque et la traduction se fait.
Deux petites silhouettes floues trainent une troisième par dessous les bras, la tête avachie. Ils arrivent de très loin et se dirigent vers les rangs de chaise. Charlotte frémit de peur, elle a reconnu les armures et les casques d’argent des soldats qui l’ont poursuivie dans la forêt. L’un d’eux laisse trainer le bas d’une longue lance, mais ils ne semblent pas la voir, pourtant seule être vivant assise sur une chaise. Leurs paroles résonnent le long du plafond pour revenir vers elle, par l’autre côté de la salle.
– La Comtesse était furieuse.
– Dire qu’on le prenait pour un traitre.
– Un sorcier ! Les villageois voulaient le bruler.
– Mais pourquoi s’est-il déguisé comme un gueux ? Encore un peu, et on mettait à mort un esprit. Tu imagines ?
– La catastrophe.
– Il a parlé ?
– On l’a passé à la question, avant de se rendre compte de… qui il était.
– Hollala, et ?
– Si tu savais…
– Allez, dis-le moi.
– Il a raconté qu’il vole, dans son monde, et qu’en contrepartie, il boit du sang. Chaud, du sang chaud.
– Il vole ? Dans les airs ?
– Oui, et il ne veut plus. C’est pour ça qu’il est revenu ici. Il cherchait sa fiancée, aussi. Je crois qu’il parle de ces prisonniers secrets que l’on garde au Château. Il parlait aussi de traverser l’écran dans l’autre sens.
– L’écran ?
– C’est le mur blanc qu’est là-bas.
– S’ils se mettent à revenir, on ne va plus s’en sortir.
– Oui, la Comtesse a interrogé les savants, ils hésitent, c’est la première fois. Ils nous ont dit de le ramener.
– Donc, on le laisse, là ?
– Il a les genoux brisés, les pieds écrabouillés, les ongles et les dents arrachées, que veux-tu qu’il fasse ?
Charlotte entend le bruit d’une chaise qui racle sur le sol. Ils y déposent leur prisonnier, et repartent vers l’obscurité du fond de la salle. Elle se lève, transie de terreur, et parcourt la centaine de mètres qui la sépare du jeune supplicié. En la voyant, il ouvre de grands yeux horrifiés, ses cheveux sont sales, ses traits défigurés par les coups, son être recroquevillé, déformé, il bave du sang, elle a envie de vomir, mais ne peut se retenir de le contempler, de chercher des réponses sur son visage.
Des bribes de phrases sortent de ses lèvres gonflées et déchirées ;
– Non, non, ça fait trop… trop mal… trop mal…
Elle se met sur un genou et prend délicatement une de ses mains enflées aux doigts retournés.
– C’est fini, ils ne vont plus te torturer. Je… je crois.
Une grimace en forme de sourire déforme sa bouche. Il fait non de la tête en bredouillant ;
– Pas la… torture. La… la malédiction…
Une voix spectrale tonne dans la salle ;
– Charlotte Robichaud ! C’est à vous.
Elle se retourne, un des savants a ouvert une porte vitrée et la regarde en attendant qu’elle vienne.
C’est à elle.
Le garçon souffre atrocement, mais il a la force de faire à nouveau « non » de la tête en gémissant. Charlotte a envie de l’aider, de l’écouter, doit-elle s’enfuir ?
La voix résonne à nouveau, douce et rassurante.
– Charlotte ? Ne vous inquiétez pas, pour ce jeune homme nous allons le renvoyer chez lui, sain et sauf. Venez. Vous aussi, vous devez rentrer chez vous.
Elle détourne le regard du corps martyrisé, et avance telle une automate vers la porte vitrée. Le savant lui tend la main.
– Bonjour je suis le docteur Martin.
– Bonjour…
La voix de Charlotte est toute fluette, il la rassure d’un sourire paternel, ses yeux inspirent confiance.
– Venez avec moi.
Elle le suit, ils traversent la salle, montent sur l’estrade, l’écran se met à vibrer, renifler, comme s’il l’explorait. Charlotte est prise de frissons. Il y a un socle rond de verre noir, d’un mètre de diamètre, une moitié sur l’estrade, et l’autre, dans l’écran. Le docteur invite Charlotte à grimper dessus.
Elle hésite, et demande ;
– Je peux dire non ?
– Evidemment. Venez voir.
Ils font le tour de l’écran. Derrière, tout est sombre, poussiéreux, des câbles pendent du plafond, des vieilleries trainent sur le sol, on se croirait dans un grenier. La toile de l’écran pend mollement, son image est sombre et Charlotte reconnaît sa chambre, son lit, dans lequel elle se voit dormir. La fenêtre est ouverte, faisant voleter le petit rideau blanc.
Le docteur Martin attire son attention ;
– Mais, attention, nous ne reviendrons plus jamais vous chercher.
– Ce monde, ou vous m’envoyez, c’est quoi ?
– C’est le votre, mais, vraiment.
– Comment ça ?
– Vous venez ? Ou pas ?
Charlotte soupire, l’endroit est trop sombre, triste et humide, elle veut revoir le grand mur blanc, elle fait oui de la tête. Tout en suivant le savant, elle demande ;
– C’est dangereux ?
– C’est la vie, la même qu’avant. Vous risquez de souffrir, si vous ne faites pas ce qu’il faut. Mais vous saurez, à ce moment-là, quoi faire, et vos douleurs disparaitront. Cela sera la malediciton. Par contre, si vous résistez, n’oubliez pas une chose, les douleurs les plus fortes sont celles qui restent en dehors de votre corps. Si vous resistez, ce ne sont pas vos douleurs qui disparaitront, mais ceux que vous aimez.
Ils sont devant l’écran, il l’invite à monter sur le socle.
– Mais, alors, si c’est pour souffrir, c’est quoi la différence.
– Votre vœu.
Elle hésite encore, mais ce mot magique la fait monter sur le socle. Elle pense à toute vitesse ; « Vite un vœu, c’est quoi ? Lequel choisir ? »
Il la pousse délicatement vers l’écran, et elle sent une douce chaleur la saisir, l’attirer, irrésistiblement.
– Attendez, je n’ai pas fait mon vœu.
Elle disparaît dans une masse blanche à la fois liquide et cotonneuse, chaude et tendre, merveilleuse…
CHAPITRE
Elle frissonna, ouvrit les yeux, on aurait dit un cadavre.
Allongée sur le dos sous son drap froissé, les deux mains le long du corps, le visage face au plafond blanc, Charlotte était dans sa chambre. Elle redressa légèrement la nuque et ressentit un aiguillon de douleur derrière les yeux, le jour gris au dehors envoyait sa clarté maussade en bondissant sur les murs blancs. Au bout de ses jambes, ses deux pieds sortaient du drap. Charlotte les observa curieusement, ils étaient tout plat, fins, ses orteils séparés les uns des autres, comme épanouis et racés, un bruit résonna contre le mur et elle se réveilla complétement.
« Ma mère va me tuer ! »
Elle l’entendait s’activer dans l’appartement, elle avait dû ouvrir quelque part, ce qui avait fait claquer le battant de la fenêtre de la chambre de Charlotte. Si sa mère voyait qu’elle l’avait laissée ouverte toute la nuit, en plein hiver, cela être la fin du monde !
Charlotte se leva précipitamment, et faillit s’étaler sur le sol. La chambre avait tangué au moment de se dresser sur ses deux jambes, et elle avait manqué se vautrer en faisant son premier pas. Ce n’était pas dans sa tête, comme si elle avait bu ou quoi, ou bien que le sang soit resté trop longtemps derrière son crâne, non, cela faisait plutôt comme un déséquilibre dans ses jambes, ses bras et même dans son buste, mais surtout, sa vision était différente. Elle s’avança jusqu’à la fenêtre et c’est en prenant la poignée dans sa main qu’elle se rendit compte qu’elle voyait de plus haut, comme si le cadre de la fenêtre était descendu d’une quinzaine de centimètres durant la nuit. Le vent du dehors la fit trembler, le ciel était gris et vide. Ses yeux dévièrent vers le firmament, il n’y avait rien d’autre que l’habituelle couverture terne de ce coin perdu de France.
Sa mère, Fabienne, entra dans la chambre, Charlotte se tourna vers elle et resta stupéfaite.