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Partie 2 : De cendres et de lumières

Un sourire naquit sur les lèvres fines et sans ostentation de l’émir. Il pencha la tête avec une grâce princière, puis parla d’une voix chaude, veloutée, et grave : — Vous illuminez ce palais plus que mille flambeaux. Soyez les bienvenus, Raphaël Delacroix. Ash.

Il avait prononcé leurs prénoms comme s’ils avaient été écrits dans un livre ancien, dans une langue oubliée.

Ash ne répondit pas. Il n’y parvenait pas.

Il se contenta de soutenir ce regard d’or, pris dans une étrange tension entre admiration, mystère, et cette intuition fugace… qu’un pan caché de lui-même s’ouvrait lentement, comme une porte qu’on croyait scellée à jamais.

Ghâbil se tourna avec naturel vers Raphaël, laissant à Ash le loisir d’explorer les merveilles gustatives posées devant lui. D’un geste mesuré, l’Émir fit signe à Azhâr de servir le vin, puis, le regard empreint d’un calme profond, aborda enfin le sujet pour lequel il les avait invités.

— J’ai lu votre dernier rapport sur l’orphelinat, Raphaël. Le projet est ambitieux… mais salutaire. Ces enfants ont besoin d’un avenir. Et vous le leur offrez avec une tendresse que peu d’hommes de votre monde savent encore préserver.

Raphaël acquiesça, reconnaissant, posant sa coupe avec délicatesse.: — Je ne suis qu’un trait d’union. L’idée, c’est d’offrir à ces enfants plus qu’un toit : une structure solide, une perspective. Pas seulement un présent confortable, mais un avenir qui ne soit pas une répétition du passé.

Ghâbil pencha légèrement la tête, l’air attentif, presque fraternel.: — Et ce vaccin ? Le projet semble attirer l’attention de plusieurs fondations internationales.

Raphaël hocha la tête avec mesure. : — Une avancée réelle. Prometteuse. Nous ne voulons pas seulement guérir les corps… mais aussi les mémoires.

Pendant ce temps, Ash, totalement absorbé, faisait honneur à chaque bouchée. Un assortiment de mezzé avait envahi la table basse : feuilles de vigne tièdes, labné au zaatar, petits pains chauds et grillés, dattes farcies et même de fines tranches de viande fumée légèrement sucrée au miel noir. Il mastiquait lentement, les yeux mi-clos, savourant chaque explosion d’épices et de textures. À ce moment précis, il était hors du monde, hors du débat, dans une bulle de bonheur culinaire.

Raphaël tourna légèrement la tête vers lui, un sourire complice aux lèvres.: — Ne mange pas tout… il y a encore le repas, et je te préviens : le dessert est à tomber. Laisse un peu de place, mon amour…

Ash le fixa, les joues pleines, l’air d’un adolescent pris en flagrant délit. Il s’arrêta net, les sourcils froncés d’un air faussement penaud, puis avala lentement sa bouchée.:— Mais c’est trop bon… — murmura-t-il dans un souffle, comme pour s’excuser auprès des dieux de la table.

Ghâbil les observa tous les deux avec une douceur discrète. Son sourire était imperceptible mais bien là, glissé entre ses silences. Il ne dit rien, mais on lisait dans son regard qu’il savait reconnaître la rareté de ce genre d’amour. Et, sans qu’aucun d’eux ne s’en rende vraiment compte, une brise légère s’infiltra dans la pièce pourtant close. Une odeur de myrrhe et de figue noire emplit l’air, comme si ce dîner était placé sous une bénédiction ancienne… ou sous une menace voilée.

Ghâbil complimenta les deux amants sur le choix de leurs costumes, son regard s’attardant plus longtemps qu’il ne le faudrait sur la silhouette sombre de Ash.

— Vous avez décidément le goût des contrastes, dit-il d’une voix posée, presque charmeuse. Le noir vous sied à merveille, Ash.

Celui-ci, enjoué, se leva d’un bond, tourna sur lui-même comme un enfant fier de sa tenue, puis déclara avec enthousiasme :— Elle est parfaite ! J’en veux d’autres dans ce style… on peut en trouver ici, dans la ville ?

Azhâr, toujours droit, toujours discret, répondit avec le respect d’un majordome formé aux codes ancestraux : — Ces tenues viennent du pays de Son Excellence. Elles sont confectionnées à la main, selon un art très ancien.

Ghâbil hocha la tête avec un sourire discret, puis se leva et ouvrit les bras comme pour inviter ses hôtes à une danse:— Allons dîner, mes chers amis.

Il lança un clin d’œil malicieux à Raphaël et un sourire plus tendre à Ash. Ils empruntèrent ensemble un long couloir voûté, éclairé de lanternes de cuivre finement ciselées. Le sol était couvert d’un tapis brodé de symboles anciens, et chaque pas semblait résonner comme dans un temple.

Au bout du couloir, une salle plus intime se dévoila. La table y était dressée avec une somptuosité rare : vaisselle en porcelaine fine à liseré d’or, verres ciselés dans du cristal ancien, couverts ornés de pierres fines . Les chaises, finement sculptées, offraient un confort inespéré — des accoudoirs molletonnés, un dossier enveloppant. Le repas débuta avec un velouté tiède de lentilles aux figues caramélisées, un mélange inattendu et raffiné, suivi d’une entrée tout en équilibre. Les mets semblaient issus d’un livre oublié, une cuisine ancestral à la fois poétique et généreuse.

Les plats laissèrent place à la musique. L’orchestre, dissimulé derrière des tentures de soie, se révéla. Ils portaient des tuniques dorées, semblables à celles de musiciens de l’antiquité. Dès les premières notes, la pièce se transforma : l’air vibra d’une magie subtile, comme si le son ouvrait une brèche entre les mondes.

Ash, les yeux fermés, se laissa emporter, doucement basculé dans une forme d’extase musicale. Son visage s’éclairait à chaque note.

Raphaël, lui, ne parvenait pas à se détacher de l’émir. Son regard — d’un or profond et brûlant — ne quittait pas Ash. Il le regardait comme on contemple une étoile interdite.

— Comment trouvez-vous l’orchestre, Raphaël ? demanda Ghâbil soudainement.

Pris de court, Raphaël redressa la tête, feignant un calme qu’il n’avait pas.— Ils sont dignes de remplir les opéras du monde entier, répondit-il poliment. Je ne doute pas que votre excellence y ait mis sa patte. — Pas seulement, dit Ghâbil. Cette musique… je l’ai composée moi-même. Elle est inspirée de chants païen de mon village d’enfance, que seuls quelques initiés entendent encore dans leurs rêves.

Ash, surpris, émit un petit sifflement d’admiration :— Et en plus, vous êtes compositeur ? Vous cachez bien votre jeu. Le ton léger d’Ash n’échappa pas à Raphaël, dont les lèvres s’étirèrent en un sourire tendre mais chargé d’une nuance de jalousie. Pendant ce temps, les serviteurs dressaient la table pour le plat principal.

Le vin coulait à flots, et Azhâr, à un signe de son maître, se rapprocha de Ash pour remplir sa coupe dès qu’elle s’abaissait.— Ici, Ash, votre coupe ne sera jamais vide, plaisanta Ghâbil. Raphaël leva alors son verre, et d’un geste élégant, inclina la tête.
— À votre hospitalité, Excellence. Ghâbil soutint son regard et lui répondit avec cette bienveillance particulière, celle des êtres qui savent cacher leur puissance sous un voile de grâce.

Le dîner suivait son cours, dans une ambiance tamisée de velours et d’épices, et bientôt, les échanges prirent une tournure plus intime. L’émir Ghâbil, installé dans la lumière chaude des lanternes, raconta avec calme et profondeur les fragments de son passé. Il parlait comme on livre un secret à demi-mot. Son regard doré ne quittait pas les verres à moitié pleins, comme s’il observait au fond du cristal le reflet de souvenirs lointains.

— J’ai grandi en France, commença-t-il, dans une famille attachée aux traditions… mais moderne à sa manière. Mon père m’a envoyé dans une école catholique. Les dogmes ne m’ont jamais satisfait. Ils m’ont poussé à lire… à chercher. Très tôt, j’ai compris que derrière la liturgie, il y avait des portes que peu osaient pousser. Il évoqua ses premières lectures : la métaphysique, les sciences occultes, l’ésotérisme, les grimoires poussiéreux lus dans des bibliothèques oubliées, les contes et les légendes antiques — pas ceux qu’on raconte aux enfants, mais ceux qu’on préserve dans le silence des temples.
— Il existe, dit-il, des ponts secrets entre les civilisations. Entre les anges et les djinns. Entre les séraphins et les sorciers. Ces êtres, que l’on sépare par confort, partagent plus qu’on ne croit. Les anciens le savaient. Ils savaient que la frontière entre l’ombre et la lumière n’est pas un mur… mais une brume.

Raphaël, jusque-là silencieux, écoutait avec attention. Ce qu’il voyait devant lui n’était plus un simple émir philanthrope. Ce n’était même plus un homme. C’était un être de savoir et de pouvoir, camouflé derrière des apparences somptueuses. Ash, lui, avait les yeux brillants d’admiration. Il s’était accoudé à la table, la tête penchée, le menton posé sur la paume de sa main, suspendu aux mots de Ghâbil comme à une prière interdite.

Raphaël, presque distrait par cette image, prit la main d’Ash. Il s’étonna immédiatement : sa peau était brûlante. Une chaleur profonde, identique à celle qu’il avait ressentie la nuit de leur première union, après le gala. Cette chaleur n’était pas naturelle. Elle vibrait. Elle pulsait. Elle murmurait quelque chose qu’aucun des deux hommes ne voulait encore admettre. Ash ne sembla pas remarquer. Il continuait d’écouter, fasciné, les histoires de créatures oubliées — les barons de l’enfer, les dieux tombés, les entités venues d’avant le temps.

Raphaël serra plus fort sa main. Il se pencha à son oreille et murmura, presque imperceptiblement :— Tu es en train de t’éveiller, mon amour… Mais Ash ne répondit pas. Il souriait encore à l’émir, ivre de curiosité et de vin, comme si une ancienne mémoire, enfouie au plus profond de son être, tentait de remonter à la surface à travers ces mots. Quelque chose liait ces deux hommes. Et cette nuit ne faisait que commencer.

Ash semblait se métamorphoser à vue d’œil. L’éclat rougeoyant de ses prunelles, le grain sombre de sa peau, et même la façon dont le tissu noir de son costume contrastait avec son aura de feu — tout en lui évoquait le démon qu’il était autrefois. Mais c’était plus subtil, plus beau encore que lors de sa première transformation. Comme si l’humain et le démon en lui cessaient de lutter… et dansaient désormais au même rythme. La lumière tamisée des lanternes, le parfum sucré du vin, la musique ondulante jouée par l’orchestre en arrière-plan… Ash semblait suspendu dans une réalité parallèle, enveloppé dans une transe élégante et dangereuse. Sa main, presque inconsciente, caressait lentement le pied du verre en cristal, ses doigts longs et nerveux comme s’ils murmuraient des prières muettes à l’objet. Son regard rubis n’avait plus rien d’humain. Il fixait un point au-delà du visible, comme si la voix de l’émir avait ouvert en lui une chambre verrouillée depuis des siècles. Les souvenirs évoqués par Ghâbil — les anciens peuples, les entités perdues, les pactes d’antan — résonnaient étrangement en lui. Et dans ses veines, quelque chose s’éveillait. Lentement. Irréversiblement.

Raphaël le vit. Il le sentit. L’énergie, la chaleur. L’étincelle d’une mémoire ancienne. D’un claquement de doigt discret, il fit jaillir une lumière douce, dorée, à peine plus vive que la flamme d’une chandelle. L’éclat dansa dans l’air comme une étoile filante, puis disparut. Juste assez pour briser l’ensorcellement. Juste assez pour ramener Ash à lui.

Ash cligna des yeux. Il inspira doucement, comme un dormeur sortant d’un rêve. Il regarda Raphaël, qui lui adressa un léger sourire, mi-complice, mi-inquiet. L’émir s’interrompit dans sa narration, son regard d’or se tournant vers l’archange.— Vous vouliez dire quelque chose, Raphaël ? Celui-ci se redressa légèrement et s’excusa d’un ton poli : — Pardonnez cette entorse au protocole, Excellence. Mais… il me semblait juste de vous offrir ce modeste présent. Ghâbil sourit, un sourire fin, sincère et curieux à la fois.— Ne vous inquiétez pas. Apportez-le-moi, je vous en prie.

Raphaël fit un signe discret à l’un des serviteurs. Celui-ci s’éclipsa puis revint quelques instants plus tard, portant une boîte allongée, sobre, en bois d’ébène et cerclée d’or. — C’est un ouvrage très particulier, dit Raphaël en ouvrant délicatement le coffret. Un héritage. Le Codex Atlanticus, de Léonard de Vinci. Il appartenait à Sa Majesté la Reine, du temps où elle régnait encore… Elle me l’a offert peu avant son décès, dans une conversation privée que je chéris encore aujourd’hui.

Un murmure discret parcourut les serviteurs à l’annonce du nom. L’émir, lui, avait laissé tomber toute posture royale. Il se leva lentement, presque avec révérence. Ses doigts glissèrent sur la couverture du codex, comme s’il caressait la mémoire du monde.

— Vous me touchez, Raphaël… profondément. Cet ouvrage est un trésor, un miroir de l’esprit divin. Et votre geste… est celui d’un frère.

Le regard de Ghâbil s’assombrit un bref instant. Comme une ombre passant sur le sable doré d’un désert infini. Puis il releva les yeux vers Ash.

— Et vous, Ash… que gardez-vous, enfoui, sous cette peau magnifique ?… Je sens en vous des choses anciennes. Un feu qui ne brûle plus… mais qui n’a jamais été éteint.

Ash resta silencieux. Son verre à moitié plein tremblait légèrement dans sa main. Il esquissa un sourire étrange — celui d’un homme qui commence à se souvenir.

Raphaël, lui, était aux aguets. Quelque chose venait de basculer.

Azhâr frappa dans ses mains. Le silence fit place à un souffle musical tandis que les portes s’ouvrirent dans une chorégraphie parfaitement réglée. Un ballet envoûtant de danseuses et de danseurs, drapés de soie et d’or, envahit la pièce dans une procession lumineuse. Au rythme des tambours et des cithares, les desserts furent apportés, présentés un à un dans une débauche d’art et de parfums.
L’émir les annonçait d’une voix presque chantante, savourant les mots autant que les mets : « Baklava au pistache d’Alep, sorbet à la rose de Damas, figues confites au miel noir, crème safranée d’Ishahan… »

Ash n’en croyait pas ses yeux. Il ne savait que choisir, alors il choisissait tout. Son appétit était devenu celui d’un roi damné revenu du désert. Il goûtait à chaque douceur avec l’émerveillement d’un enfant et la sensualité d’un démon. À ses côtés, Raphaël tapait des mains au rythme des danses, ses yeux brillants de joie simple.

L’émir, pendant ce temps, referma avec une révérence douce le coffret contenant le Codex, le touchant comme une relique sacrée. Il fit un signe discret à l’un de ses gardes, qui s’inclina profondément avant de quitter la pièce avec le précieux ouvrage.

Puis, Ghâbil se leva.— J’ai moi aussi un cadeau… plus personnel. Le silence se fit à nouveau. Les danseurs suspendirent leur mouvement, l’orchestre ralentit la cadence.

L’émir tira de sa tunique un petit écrin ouvragé. Il l’ouvrit lentement, révélant deux bagues aux reflets métalliques, ciselées d’un alphabet ancien, inconnu et magnifique. Les anneaux semblaient vivants, comme s’ils murmuraient une mémoire ancienne. — J’ai pris la liberté de les faire forger en votre honneur, dit-il. Acceptez-les en gage de mon amitié… et du respect éternel que j’ai pour vous deux.

Puis, posant une main sur son cœur, il inclina la tête et récita en arabe, d’une voix grave et vibrante, un poème ancien. Les mots flottaient dans l’air comme un encens sacré :

 « L’amitié est une étoile, invisible le jour, mais elle guide les voyageurs perdus dans la nuit. Que votre lumière ne faiblisse jamais. »

À ces paroles, les danseurs s’agenouillèrent lentement. L’orchestre s’arrêta dans un accord suspendu, figé dans le velours du silence. Un dernier verre de whisky fut servi, celui que préférait Ash. Il leva son verre vers l’émir, avec un sourire à mi-chemin entre la reconnaissance et la provocation. La nuit touchait à sa fin. Sur le perron, sous les lanternes sculptées et les torches dansantes, l’émir les accompagna jusqu’à la voiture. Tina attendait déjà, impassible et élégante.

Raphaël et Ash le remercièrent, chacun à leur manière. Ash, avec un éclat de malice :
— J’espère vous retrouver bientôt… mais cette fois chez nous. Pas vrai, mon cœur ?

Pris de court, Raphaël adressa un sourire poli à l’émir, qui s’inclina très légèrement.
— L’invitation est donc lancée, sourit-il. Je m’en souviendrai. — À bientôt, souffla Ash, les yeux plantés dans ceux de Ghâbil.

L’émir posa alors la main sur son cœur et leur répondit dans sa langue, d’un ton bienveillant :

— Rihlatukum sa‘īda. (Que votre voyage soit doux.)

Les portes de la Bentley se refermèrent doucement. Et la voiture s’éloigna, emportant dans son sillage le parfum d’encens, les reflets des ors, et l’ombre d’un regard brûlant. Dans l’habitacle feutré de la Bentley, les phares effleuraient la route, glissant sur le bitume comme une rivière de lumière. Tina, les yeux sur la route mais attentive, jeta un regard discret dans le rétroviseur. Elle observait les deux silhouettes enlacées à l’arrière, drapées de silence et d’élégance… — Alors, comment était la soirée ? demanda-t-elle d’une voix douce, presque complice. Raphaël tourna légèrement la tête vers elle, un sourire paisible aux lèvres, encore empreint des volutes du banquet.— Mémorable, répondit-il simplement. À côté de lui, Ash gardait les yeux fixés sur la vitre. Le palais de l’émir s’effaçait peu à peu dans le lointain, se dissolvant dans l’obscurité comme un mirage d’Orient… — Il te plaît, n’est-ce pas ? murmura Raphaël à son oreille.

Ash hocha lentement la tête, un verre à la main, le regard encore suspendu dans l’ailleurs.— Beaucoup, oui… Il m’a troublé. Fasciné, même. Il porta le cristal à ses lèvres, bu une gorgée, puis laissa tomber sa tête contre le dossier moelleux, comme si le poids de quelque chose d’indicible s’était abattu sur lui… — Quand il parlait de ses souvenirs… quelque chose s’est passé en moi, reprit-il, plus bas. Une vibration. Une onde étrange. Comme un souffle familier. Raphaël le regardait en silence, attentif.
— C’est difficile à expliquer. Je me suis senti transporté dans un autre monde… Ou un autre temps. Les images me venaient sans que je les contrôle. Des murs de pierre gravés de symboles, l’odeur des torches enflammées, le froid apaisant d’un sol en marbre. Et… un trésor. Immense. Des rivières de diamants, d’or, de rubis, d’émeraude et de saphir. Je le voyais. Je le sentais.

Il ferma les yeux un instant, laissant les sensations le traverser à nouveau.
— C’était comme si j’appartenais à cet endroit. Comme si j’y avais vécu. Mais je n’ai aucun souvenir. Rien de concret. Juste cette… nostalgie. Et ce sentiment viscéral que j’étais chez moi. Il marqua une pause, puis ajouta : — Tout s’est déclenché au moment où l’émir a croisé mon regard. Comme si son âme frappait à la porte de la mienne…

Un silence pesant, presque sacré, remplit l’habitacle. Raphaël posa une main sur la cuisse d’Ash, doucement, avec tendresse…

— Tu es en train de te rappeler, dit-il simplement.

Ash tourna légèrement la tête vers lui. — Tu crois ?

Raphaël ne répondit pas tout de suite. Il leva les yeux vers le ciel noir, au travers du toit vitré, et souffla comme à lui-même :
— Je crois que certaines rencontres sont des clefs. Et ce soir, l’émir en a ouvert une.

Ash observait Raphaël du coin de l’œil, songeur. Le poids du futur, encore indéfini, flottait entre eux, intangible. Puis il détourna le regard, posant son front contre la vitre fraîche. La ville défilait, morne et hypnotique, un enchaînement de lumières, de visages flous, de rues qui semblaient s’effacer derrière eux comme un rêve.

Lorsqu’ils arrivèrent à l’appartement, une odeur familière et apaisante les accueillit. Tout respirait l’ordre et le soin : les sols luisaient, la pile de courrier avait été triée et classée, le lit refait avec une précision presque militaire. Le parfum discret du linge propre se mêlait à l’odeur lointaine d’un encens boisé.— Alfred est rentré… murmura Raphaël, presque soulagé. Ash hocha doucement la tête. Le majordome apparut, impeccable, dans son éternel costume sombre à l’élégance sobre. Il s’inclina légèrement, le regard calme et le sourire léger aux lèvres.— Monsieur, dit-il d’un ton chaleureux. J’espère que votre soirée fut agréable.Raphaël esquissa un sourire, encore teinté de la fatigue de la veille. — Plus qu’agréable, Alfred. Même si j’ai failli vendre mon âme à l’ascenseur et au téléphone… Et je ne parle pas de mes trois allers-retours en peignoir.

Alfred, imperturbable, laissa filtrer un petit rire discret.— Je vous rassure, monsieur. Lors de mes premiers jours au service de votre famille, je courais dans tous les sens, moi aussi. Tout est une question d’organisation, dit-il d’un flegme délicieusement britannique.— J’imagine que vous avez tout remis en ordre pendant notre absence, dit Raphaël, retirant son manteau.— Évidemment. J’ai également pris la liberté de réagencer votre emploi du temps pour les vacances de Noël. Quelques dates ont été libérées afin que vous puissiez profiter pleinement de votre temps… en charmante compagnie, ajouta-t-il avec un bref regard vers Ash…

— Et le dossier ? demanda Raphaël, reprenant son sérieux.— Sur votre bureau, monsieur. Votre assistante assure le suivi avec rigueur. Quant à vos conseillers, ils s’occupent des retombées stratégiques du projet.— Parfait, Alfred. Comme toujours.

Ash, silencieux, observait la scène. Il avait toujours trouvé fascinant le lien subtil entre Raphaël et son majordome — une relation tissée d’années de respect, de loyauté muette et de confiance. Il se sentait presque étranger à ce monde si parfaitement huilé. Mais une chose était certaine : il y avait trouvé sa place.

Ash s’était douché longuement, laissant l’eau chaude glisser sur sa peau comme pour laver le poids des émotions. Puis, vêtu d’un simple pull sombre, il s’installa dans le salon, un verre à la main. Le silence de l’appartement n’était troublé que par le cliquetis lointain de la ville et la respiration paisible de Kaya, roulée en boule sur le canapé. Il resta là, songeur, les yeux perdus dans les lueurs dansantes du cristal.

Alfred, en retrait, vint discrètement poser un plaid sur le dossier du fauteuil. Ash leva les yeux, et dans ce regard fatigué, il y avait quelque chose de plus profond : une fragilité nue, presque enfantine. — Puis-je vous offrir un conseil, monsieur Ash ? demanda le majordome avec cette bienveillance qui n’imposait jamais rien. Ash hocha doucement la tête. Ils parlèrent. De ses peurs. De sa nature qu’il comprenait à peine. De l’amour qu’il portait à Raphaël, si immense qu’il en devenait parfois effrayant. Alfred, d’un ton calme, offrit des mots sages, jamais intrusifs, toujours empreints d’humanité. Ash l’écoutait, vraiment. Ce n’était pas une confession. C’était un échange entre deux âmes que les années opposaient, mais que la vie liait pour un instant suspendu.
Puis, après un silence, Ash posa son verre, enfila sa veste et sortit.

La ville était là, nocturne, vibrante, encore éveillée. Il marcha sans but précis, guidé par le bruit des pas, les rires étouffés des passants, les lueurs électriques. Il n’avait pas peur. Ni des ruelles sombres, ni des regards. Depuis qu’il avait goûté à l’absolu avec Raphaël, plus rien ne l’atteignait vraiment. Il croisa un sans-abri recroquevillé sous un porche, à demi enfoui dans des couvertures usées. L’image le frappa. Elle le ramena à cette nuit-là. Le feu. Raphaël. Cette première étincelle entre eux. Son cœur se serra. Il leva les yeux vers le ciel, obscurci par les nuages, et, sans vraiment y penser, murmura une prière silencieuse pour l’homme assoupi. Un peu plus loin, il esquiva avec grâce un groupe de jeunes femmes légèrement vêtues, riantes, provocantes. Elles l’interpellèrent, mais Ash, toujours la tête basse, les évita presque comme une danse, effleurant le trottoir de ses pas silencieux. Il n’était pas de ce monde-là. Il déambula encore, traversa une rue oubliée, longea des bâtiments en ruine dont les pierres racontaient des histoires anciennes. Puis il s’arrêta en entendant des voix. Dans une impasse, autour d’un vieux tonneau où brûlait un feu maigre, cinq silhouettes se réchauffaient. L’un d’eux leva la main pour lui proposer un peu de chaleur.
Ash sourit doucement, le salua d’un geste, mais poursuivit sa route. Le froid ne lui faisait rien. Enfin, il arriva devant un porche d’église. Un vieil homme y mangeait un hot dog, le regard vague. Ash ramassa une canette vide à ses pieds et la jeta dans la poubelle la plus proche, sans un mot. Les mains dans les poches, il s’apprêtait à reprendre sa marche quand il sentit quelque chose au fond de son manteau.

Il le sortit.

Un petit papier. Le plan dessiné par Alfred. Une carte de la cuisine avec des points colorés, comme pour un jeu d’enfant. Il sourit. Un vrai sourire, doux et attendri. Il se souvenait du chaos qu’il avait semé entre les casseroles et les épices, et du regard d’Alfred, mi-amusé, mi-désespéré.

Il leva les yeux. Il était arrivé devant l’immeuble. Le portier le reconnut immédiatement et s’inclina avec chaleur, lui ouvrant la porte.— Bon retour, monsieur Ash.

Ash le salua, prêt à franchir le seuil. Mais un frisson le traversa. Il tourna lentement la tête vers une ruelle voisine, noyée dans l’ombre. Quelque chose — ou quelqu’un — l’observait.Une présence. Sourde. Invisible. Mais indéniable. Il la fixa un instant, sans peur. Puis, sans mot dire, poussa la porte et disparut dans le halo doré du hall. Lorsqu’il passa le seuil, Ash fut accueilli par la chaleur d’un silence bienveillant. L’appartement baignait dans une lumière tamisée, comme s’il avait attendu ce retour avec une certaine tendresse. Raphaël se tenait là, dans l’encadrement du salon, les bras légèrement ouverts, un sourire doux au coin des lèvres. Sans un mot, ils se prirent dans les bras. Un de ces câlins silencieux, profonds, qui réconcilient avec le monde. Les chats s’étaient approchés, curieux, silencieux eux aussi. Kaya frotta sa tête contre la jambe d’Ash, et bientôt, tous se pressèrent autour d’eux. Ash s’accroupit pour les caresser un à un, souriant à leur présence paisible, presque rituelle. — Allons nous coucher, souffla Raphaël en posant une main tendre sur sa nuque. J’ai une surprise pour toi.

Ash leva les yeux, intrigué. Puis, d’un mouvement théâtral, il sauta dans les bras de son amant, riant comme un enfant, les jambes levées dans un geste d’abandon espiègle. Raphaël l’attrapa sans effort, le soulevant contre lui comme on porterait une jeune mariée au seuil d’une nuit de noces. Leurs rires résonnèrent doucement, effleurant les murs comme une bénédiction. Ils traversèrent le couloir, serrés l’un contre l’autre. Et lorsque la porte de la chambre se referma derrière eux, elle le fit toute seule. Dans un souffle invisible, doux et irréel — comme si la magie même du lieu reconnaissait l’amour en son sein…

Par YODSHIN5750

Artiste, écrivain, poète, philosophe, peintre.

Je crée pour donner forme à l’invisible.
À travers mes peintures, mes poèmes, mes nouvelles et les pages d’un livre en devenir, je cherche à capter ce qui dépasse les mots : l’âme, la lumière, le souffle.
Mon art est une quête — celle de comprendre, de ressentir, d’élever.
Chaque création est une invitation à regarder au-delà des apparences, à percevoir ce qui murmure derrière le voile du monde.
Si je partage mes écrits, c’est avec l’espérance qu’ils deviennent des passerelles :
des ponts entre le visible et l’invisible,
entre mon univers et le vôtre,
afin que chacun puisse y trouver une étincelle, une clé, une ouverture vers plus grand que soi.

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