Sa grande passion était de faire tomber les choses. Ça l’avait prise dès l’enfance. Enfin, c’est ce que lui disait sa mère. Une sorte de vieille chose devenue encombrante qu’on a mise ailleurs, loin des vivants. Enfin, c’est ce qu’elle disait. Quand la principale occupation d’une vie est de vieillir, ça peut se faire en EHPAD comme chez soi. L’argument l’avait emporté auprès de la fratrie et la vieille s’occupait à vieillir ici, autant dire nulle part. C’est ainsi qu’elle voyait les choses. Ils l’ont oublié, ses ingrates ; elle ne se souvient pas même de leur dernière visite tant elle lui semblait lointaine. Et plus elle vieillissait, plus elle s’occupait ; et plus elle s’occupait, plus elle vieillissait.
– Maintenant, t’as la tête trop pleine de conneries ma fille, t’as dû oublier. Je te le dis, ta passion de faire tomber des trucs tu l’avais dès l’enfance. Avec ton père on t’appelait le chat.
Esther, connaissait le monologue par cœur. De toute façon sa mère n’avait plus qu’un seul registre qu’elle faisait tourner en boucle. Avant elle parlait de Sophie et de Margaux, maintenant il n’existe plus qu’Esther. De toute façon, il n’y qu’Esther qui vient. Sur la phase A, ce souvenir ; sur la phase B, l’assiette cassée.
Elle en arrivait à la partie où elle lui disait qu’avec son père ils l’appelaient le chat. Pas la chatte, c’était trop vulgaire.
– Dès qu’il y avait un truc qui trainait, encore en vie, sur le bord d’une table, sur une étagère, une commode, tu le faisais tomber. C’était plus fort que toi, continuait de répéter sa mère.
La phase A n’était pas la préférée d’Esther, mais sur le modèle de sa mère on ne pouvait pas faire avance rapide. Elle prenait son mal en patience. Il y a une partie agréable à cet entretien, mais ce n’est pas pour tout de suite. Quand sa mère aura fini de raconter la fois où elle empila des coussins comme une échelle, on passera enfin à la suite. Si Dieu avait bien fait les choses, se dit Esther, il aurait au moins compensé la découverte du mode « se chier dessus » par l’ajout d’une option « avance rapide » pour la vieillesse.
– Ah, si seulement tu avais gardé de cette malice pour réussir dans ta vie ; ah ta vie, ma fille, tu l’as fracassé comme ces objets sur le sol, dit-elle en arrivant au terme de la piste A.
Alors, débutait la mise en scène de la fille qui prend soin de sa pauvre mère. Esther s’imprègne du rôle, un coup de bâton, un deuxième et enfin le rideau se lève.
ESTHER (se lève de son fauteuil) – Maman, il faut que tu te ménages. Tiens, bois de l’eau, ça va te faire du bien. T’as bien pensé à prendre tes médicaments ?
MAMAN ROSE – J’ai le cœur brisé quand je vois l’état d’échec de ta vie ma fille, je me demande où j’ai foiré (à part) de quelle faute Dieu me punit-il en m’ayant donné une fille comme elle ? Va retrouver ton mari, tes enfants.
ESTHER – Je sais maman, je sais. J’irais, j’irais. En attendant, je suis la seule à venir te voir. Les autres, elles viennent te voir ?
MAMAN ROSE (en toussant) – Ce n’est pas la question. Si tes sœurs ne viennent pas, c’est parce qu’elles sont occupées à faire leur vie. Tu ne viens pas me voir, tu viens zoner ici ! T’as rien de mieux à faire à ton âge ?
ESTHER (jouant la surprise) – Tu restes ma mère, maman. Voilà termines ton verre, et juste cette dernière pilule. Alors, qu’est-ce qu’on disait ?
On y est, enfin. La meilleure partie, c’est la transition entre phase A et B. Or, quand sa mère commençait à reprendre du poil de la bête, à se griser contre elle, c’était le signe qu’elle allait changer de phase. Dans quelques instants, elle allait commencer à pleurer en demandant de l’excuser pour les horreurs qu’elle vient de dire. Qu’elle n’en pense rien. Que c’est l’effet des médicaments, ou de la maladie, elle ne sait plus. Tout se mélange dans sa tête.
Dans ces rares instants où Esther parvenait à reconnaître le souvenir de sa mère dans les corps et les mots de la femme en face d’elle, elle puisa toute l’énergie pour encaisser la suite. Si ce n’était pour ces rares instants, elle n’aurait pas tenu depuis de si nombreuses années. Avant que sa mère ne replonge, elle profita de cette parenthèse de lucidité. Elle demandait toujours la même chose : un baiser sur le front, inimitable. Comme avant. Ensuite, elle lui disait des « au revoir » que la veille femme ne comprenait pas ; et qu’elle aura oublié dès le début de la phase B. À chaque fois, Esther ressentait comme des pincements au cœur. Elle vivait chacune des replongés comme une petite mort, à laquelle elle n’avait jamais réussi à s’habituer.
Phase B.
L’assiette.
– Ah, si tu n’avais pas brisé cette assiette, je serais heureuse, ton père serait encore là avec moi, la famille serait encore unie, il n’y aurait plus d’injustice dans le monde et chacun mangerait à sa faim. Elle était importante cette assiette. Je l’ai reçu de ma mère qui l’avait reçu de la sienne, jusqu’à il y a très longtemps. Tu comprends, c’était la famille cette assiette et même un membre de la famille. De mon temps, on savait prendre soin des choses fragiles. Ah ! si seulement, ma sotte de fille… si seulement. Et toi, tu l’as cassé.
Fatiguée de la réminiscence de ce souvenir qui brisait tout en elle comme l’assiette s’était brisée, elle replongeait dans son activité : vieillir sur son fauteuil. Elle en oubliait la présence de sa fille. Elle oubliait que sa fille était une enfant, à l’époque.
Esther recouvrit le corps frêle de sa mère qui dormait sur son fauteuil, dans la chambre qu’elle occupait depuis la naissance d’Esther, l’ainée. « Dors bien maman, ici tu es chez toi », murmura Esther avant de rendre le baiser sur le front. Les entretiens duraient une vingtaine de minutes, ensuite sa mère s’endormait. Elle ferma délicatement la porte de sa chambre et rejoignit ses sœurs, à l’étage du dessous, dans le salon.
Toutes les deux levèrent des yeux en forme de point d’interrogation vers elle, le regard plein de ces désillusions devenues trop familières. Un instant, Esther cru reconnaître, chez elles, le regard de sa mère. L’idée qu’elles, aussi, y passent lui glaça le sang. Mais elle reprit le dessus sur ses craintes pour dire, avec l’air d’y croire :
– Elle tourne encore en boucle sur le même souvenir, mais il y a du mieux.
Aucun des regards qu’elle croisa ne crut à son mensonge. Pas plus qu’elle n’y croyait elle-même.
Après que chacune soit retournée à sa vie, en renouvelant leur gratitude pour son dévouement, Esther demeura dans la maison familiale. Seule, avec sa mère. Seule avec son mari, ses enfants, ses amies, son Dieu, son gourou, en un mot : sa mère.
Avant de s’endormir, Esther consulta ses messages.
« C’était super, tu gères, comme toujours grande sœur ! T’es vraiment la meilleure. Par contre, l’idée des assiettes en carton, on n’est pas sûres. Bisous xoxo »
Éreintée par sa journée, Esther ne trouva ni les mots ni la force pour une énième bataille.
« <3 » répondit-elle, dans le groupe de conversation de la famille.
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