Seul, dans un espace improbable, le thon s’ennuyait. Son âme, depuis longtemps émancipée de son enveloppe corporelle, n’avait pas retrouvé le chemin de l’océan qui l’avait vu grandir. Elle tournait en rond autour de ce corps naturalisé avec soin, égarée dans sa quête éperdue d’un retour aux sources. A peine la dernière palpitation de vie exhalée, le grand corps qu’elle avait habité depuis sa naissance dans le bassin méditerranéen lui était devenu étranger. Abandonnée à elle-même, délestée de son écrin charnel, elle s’était d’abord sentie dénudée, éthérée, volatile… une sensation à la fois plaisante et déconcertante. Etait-elle devenue oiseau ? Depuis la mort subite du scombridé dans un milieu non-aquatique, elle était comme un ballon de baudruche qui, presque libre, flotte au gré du vent quand la main retenant son fil lâche du lest avant de le ramener à elle. Soucieuse de la dépouille mortelle du thon dont elle avait partagé les quinze années de vie, lui qui, n’eut été la senne du thonier méditerranéen, aurait pu en vivre encore plus de vingt, l’âme du poisson avait suivi avec minutie les préparatifs d’ichtyo-taxidermie qui allaient faire de lui un être d’éternité…
Le thon avait été livré congelé au musée. Après sa décongélation, le taxidermiste en titre avait diligemment consigné toutes les références nécessaires en vue de reconstituer le plus fidèlement possible le majestueux spécimen de Thunnus thynnus qu’il avait entre ses mains habiles: sa longueur, sa circonférence, en plusieurs endroits, sa taille, et même la couleur de ses yeux, à l’aide de photos numériques. L’étape du dépouillage, consistant à enlever les chairs, fut conduite avec toutes les précautions d’un chirurgien de talent. Une fois vidé de sa substance charnelle, la peau fut dégraissée, d’abord manuellement, puis chimiquement. L’âme du thon observait avec intérêt le déroulement de ce cérémonial funéraire propre aux humains. Elle sentit beaucoup de bienveillance dans les gestes précis et mesurés du taxidermiste. On eut dit qu’il officiait au service de divinités éclairées, se livrant religieusement aux rites des choses sacrées hiéra et therapeia des anciens Grecs, afin de lui assurer l’immortalité.
Le taxidermiste avait certes l’habitude de dépecer puis de rhabiller les animaux que le museum souhaitait conserver, autant par souci scientifique qu’en témoignage respectueux à la biodiversité du passé. Mais cette fois-ci, c’était différent. Il œuvrait avec le sentiment d’avoir été investi d’une mission. Il contempla la chair à présent réduite à l’état de viande sur la table de laboratoire ensanglantée. En d’autres temps et lieu, lui-même aurait apprécié la texture ferme et savoureuse des puissants muscles du thonidé qui, énergiquement bandés, pouvaient l’emmener du Cap Nord de la Norvège jusqu’aux eaux du Brésil, et du Golfe du Mexique jusqu’à la Mer Noire. Son épouse savait si bien l’apprêter ! Fine cuisinière et gastronome, elle pouvait la décliner, au gré de sa fantaisie, en maints mets, plus délicieux les uns que les autres : à la japonaise, en filets délicats pour ses sushis et sashimis, à l’orientale, marinée puis grillée, ou bien tout simplement, à la méditerranéenne, en salade, accompagnée des oignons, poivrons et tomates du terroir. Un vrai régal !
Mais cette succulente chair, si exquise et délectable au palais des hominidés, sonnait le glas de l’espèce. Les chiffres étaient dramatiquement éloquents. Les DCP, ces dispositif de concentration de poissons qui démultipliaient la capacité de pêche des thoniers-senneurs industriels et maximisaient leurs prises, décimaient les populations d’animaux marins, notamment celles des thons, que le terme de « ressources halieutiques » réduisait au rang de proies, dans un génocide normalisé par les conventions internationales de commerce.
Le taxidermiste s’interrogea. Aurait-il encore le cœur d’en manger avec tout ce qu’il savait à présent? Et s’il le faisait, ne serait-ce pas une trahison, tant éthique qu’intellectuelle ?
Il réfléchit un instant. Quand avait-il mangé du thon rouge pour la dernière fois ? Certainement pas dans le mois, il s’en souviendrait. Le mois dernier ? Non… Il s’avisa bientôt qu’il n’en avait pas consommé une miette depuis l’été dernier et se félicita pour cette intégrité… volontaire ? Oui. Maintenant il se souvenait en avoir parlé avec sa femme. Son évocation gastronomique mentale l’avait un instant égaré… mais son honneur était sauf !
Le taxidermiste se remit au travail. D’abord, il procéda au moulage de l’énorme tête du thon rouge, dans laquelle la sienne aurait pu être avalée si ce grand prédateur des mers avait goûté la chair humaine. Mais ce n’était pas le cas. Le scombridé n’aimait rien tant que le poisson fourrage, petites sardines et maquereaux ou frêles anchois, parfois assaisonné de minuscules alevins ou d’encore plus minuscule zooplancton… Alors que le taxidermiste, à l’aide de toutes les mesures prises au début du processus de naturalisation du grand pélagique, commençait à en sculpter le gigantesque corps dans un bloc de polyuréthane, l’âme du thon s’émut. « Je suis en train de devenir une œuvre d’art ! » ne put-elle s’empêcher de réaliser.
La phase de rhabillage fut complète lorsqu’enfin, après que la peau eut subi un tannage approprié, elle se trouva collée sur le mannequin de polymère. Le taxidermiste et l’âme du thon en furent fort aise. Car oui, naturaliser était plus qu’un travail, qu’une profession. « C’est un art ! », se dit le taxidermiste, résolument affirmatif. Et l’âme du thon, malgré sa dépouille tranchée, ne put qu’approuver.
Après quelques jours de séchage, la tête moulée, parée de sa peau d’origine, rejoignit à son tour le corps resplendissant de l’animal marin. Il ne restait que la pose des yeux. Mais c’était-là un travail plus complexe. Non pas à cause de leur morphologie spécifique.
Les poissons ont certes de grosses pupilles, au vue de la place qu’elles occupent dans leurs yeux, mais les spécialistes du marché d’œil de poisson destiné à la taxidermie offraient une gamme suffisamment large pour espérer trouver de quoi rendre vraisemblable le regard du thon… si tant est que d’aucun, hormis les critères de fraicheur attribués à la clarté des yeux, ait connaissance de l’aspect naturel d’un œil de thon…
Non, le problème du taxidermiste ne résidait ni dans l’obtention du bon calibre ou de la forme, ni même du coloris adéquat. C’était plus subtil. Il voulait des yeux expressifs. Des yeux où transparaîtrait la détresse de l’animal menacé d’extinction, afin que le public du musée en soit à son tour touché, et qu’il fasse sienne l’urgence de nouvelles dispositions de sauvegarde à mettre en place. Il fouilla dans tous les tiroirs du stock d’yeux de la réserve du musée. Mais, lorsqu’enfin il repérait l’expression qu’il recherchait, elle appartenait immanquablement aux yeux d’un mammifère, le plus souvent d’un félin… « Il est vrai qu’on attribue plus facilement des sentiments à une créature à sang chaud… Pourtant, le thon, avec le requin, est justement l’un des rares poissons à sang chaud ! Son organisme extraordinaire est même capable de thermorégulation pour maintenir la température de son corps à vingt degrés… Une réelle prouesse dans les zones les plus froides de l’océan ! », se dit le taxidermiste, las de chercher, il en était sûr à présent, ce qu’il ne trouverait pas. C’est alors qu’il eut une idée de génie. Il allait demander au souffleur de verre d’Albi. Il le connaissait bien et savait qu’il faisait des merveilles avec sa canne de verrier et son tour de main incomparable. Et… ce ne serait pas la première fois que le taxidermiste lui ferait une demande… inattendue !
Quelques mois plus tard, Hélène, comme tous les jeudis cette année-là, après son séminaire sur la modélisation, la télédétection et l’ingénierie environnementale des milieux aquatiques naturels, se rendit au jardin des plantes pour y pique-niquer. Etudiante en Master à l’université Paul Sabatier dans le quartier de Rangueil, seules quelques stations de bus la séparaient de cet espace de végétation privilégié où une centaine d’espèces botaniques, la plupart médicinales s’était, dans d’autres temps, généreusement prêtées à l’investigation curieuse des étudiants en médecine d’alors. Et, comme la majorité des Toulousains épris de nature, elle était fière de cet héritage du grand naturaliste qui en faisait le renom, Philippe Picot de Lapeyrouse ! Elle s’assit sur un banc, entouré d’arbres vénérables, et sortit de son sac de toile le sandwich végétarien qu’elle s’était préparé dans son petit studio du Crous, avant de partir pour l’université toute proche. Elle croqua dedans, satisfaite de son goût et de sa texture, autant que de son choix, il y avait déjà un an maintenant, d’une alimentation végétarienne. Cette décision n’avait pourtant pas été facile pour elle qui avait tant aimé l’alicuit de canard et le cassoulet, les savoureuses saucisses de Toulouse, sa ville natale, et le délicieux jambon de Lacaune… et même, elle se l’avouait à présent sans honte… le plus controversé des mets de son époque, le foie gras !… Que de débats avec sa famille ! Pire encore, lorsque ses arguments avaient fait mouche chez son petit frère qui, à son tour, du haut de ses quinze ans, avait décidé de devenir, lui aussi, végétarien ! Le drame de la surconsommation carnassière et de son impact sur l’environnement s’était transformé en drame familial inversé. Mais sa formation scientifique avait finalement eu raison de la tempête, et même ses parents s’adonnaient à présent au flexitarisme ! Une petite victoire pensa-t-elle avec un sourire.
Gourmande, son sandwich englouti, elle dégusta avec délectation son fénétra, acheté la veille dans le quartier de Carmes, se disant qu’au moins, à part peut-être nuire à ses dents et à son poids, les friandises occitanes ne détruiraient pas la planète ! Elle, qui pourtant avait choisi de focaliser ses études sur le bleu de l’eau, se sentait en harmonie dans cet écrin de verdure terrestre. Qu’allait-elle faire de son après-midi ? Son projet était bien avancé… peut-être pouvait-elle s’autoriser une nouvelle visite au musée ? Elle s’y était déjà rendue au début du mois précédent avec son amie Wanda, mais elle avait entendu dire qu’un magnifique spécimen de thon rouge allait y être exposé. Peut-être y était-il déjà ?
Elle traversa la spirale du jardin ethnobotanique dont elle connaissait bien, non pas l’ensemble des centaines d’espèces qu’il contenait, mais les serres aux plantes carnivores qui, lorsqu’elle était encore adolescente, la fascinaient. Elle entra dans le musée et tomba presque nez à nez avec le thon. Un frisson la parcourut. Derrière son paravent de plexiglass, le grand animal, hors d’eau, sur son socle de métal, semblait fendre l’air. Sur le côté, un panneau informatif attendait qu’on le lise. Hélène s’approcha, tout en fixant le thon. Sa peau vernissée lui donnait de la profondeur et restituait à merveille l’aspect humide du mucus externe couvrant les écailles de poisson. Glissant son regard du corps à la tête, les yeux de l’animal la happèrent. Ils se regardèrent. Comme la majorité de ces congénères aquatiques, le thon avait de grands yeux, sans paupières. Mais ce n’était pas ce détail physionomique qui frappait Hélène. C’était leur expression. Tout à la fois mélancolique, et interrogative.
De nouveau, Hélène sentit un frisson lui parcourir l’échine. Que se passait-il ? Une sensation de flottement l’envahit. Il lui sembla entrer en communication avec le thon. Comme dans un rêve où tout semble naturel, la mort et la vie se rencontrèrent. L’âme du thon, reconnaissant une âme sœur, s’y connecta. L’âme d’Hélène, d’abord baignée de torpeur, entra soudain dans un réseau de filaments lumineux à qui une onde transparente et sinueuse imprimait un léger mouvement vibratoire qui, à son tour, produisait de petits rayons incandescents, imperceptibles mais fulgurants, aussi vifs que les éclairs d’argent d’un ciel d’orage et aussi puissants que la foudre qui s’abat. Le pouls de la vie ! La pulsation énergétique de l’internet du vivant ! Accompagnée des mânes intemporelles des mers et des océans, l’âme d’Hélène y voguait, sereine, paisible.
- « Ça va mademoiselle ? » demanda une voix inquiète.
Hélène, allongée sur les dalles lisses de céramique froide, ouvrit les yeux. Des visages préoccupés étaient penchés au-dessus du sien. Une voix expliqua :
- « Vous avez eu un malaise… vous vous êtes évanouie… ça va mieux ? »
On l’aida à se relever puis, Hélène, ayant assuré à ses sauveteurs qu’à présent elle allait bien, quitta le musée … avec un supplément d’âme.