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Le cauchemar de om père

L’institutrice, une femme mûre à la peau cuivrée, aux cheveux longs ondulés, est habillée d’une jolie robe imprimée bleue, à fleurs. Debout, le dos bien droit, elle fait face à une douzaine d’enfants de sept et huit ans, assis sagement. Les bureaux individuels ont une structure en métal et un plan de travail en bois vernis, légèrement incliné. Au fond, les quatre chaises du quatrième rang sont vides. En haut sur le mur du fond, un espace mur-écran sert d’horloge analogique. Il est pas loin de onze heures et demie.

– Il reste une demi-heure avant la pause déjeuner, dit l’institutrice en jetant un coup d’œil à l’horloge. Qui peut me dire ce que l’on avait prévu de faire durant ce laps de temps ?… Sans consulter vos tablettes. Évidemment.

La pédagogue voit au troisième rang, à sa gauche, un garçon à la peau mate, aux cheveux fins et soyeux, lever la main.

– Oui Brayane.

– La révision concernant… les adjectifs libertifs et les adjectifs possessifs, répond le petit garçon d’origine indienne.

– Oui. C’est bien ce qui était prévu. Et qu’est-ce qui sera le plus important à retenir de notre échange ?… Je vous l’ai dit vendredi, ajoute l’institutrice en attendant qu’une main se lève.

Au deuxième rang, à droite, une fillette au teint pâle, aux cheveux courts, avec une large tache de naissance sur la joue droite, se propose de répondre.

– Estelle.

– Le plus important à retenir… c’est qu’il est interdit d’utiliser les possessifs pour désigner des personnes. Et aussi faire la différence entre les deux.

– Absolument. Très bien Estelle. On ne va pas revenir sur les règles d’utilisation. Ce que je vous demande c’est des exemples. Le possessif et le libertif correspondant. Je vous écoute.

Au premier rang, une fillette blonde, cheveux mi-longs, sourit tout en levant le bras droit.

– Oui Djémila.

– On dit « ma poupée », ma, adjectif possessif. Et… on dit « am maman », am, adjectif libertif.

– Oui. Très bien. Oui David, on t’écoute.

– « Ton vélo », ton, adjectif possessif. « Out papa », out, adjectif libertif.

Le petit garçon à la peau cuivrée, aux cheveux frisés, qui est assis à gauche de Djémila, lève la main. Il a dans les yeux cet air malicieux qui promet sous peu un instant heureux.

– Noa.

– « Ma tablette », ma, adjectif possessif. (Silence). « Am petite amie », am, adjectif libertif, ajoute-t-il en tournant la tête vers Djémila.

La plupart des enfants éclatent de rire. Noa a un sourire jusqu’aux oreilles. Djémila rougit un peu.

– S’il vous plaît, on reste concentré, dit madame Férèr.

Tour à tour, la plupart des enfants donnent des exemples.

– Qui peut me dire pourquoi on fait cette différence ?, demande à un moment l’institutrice à la peau cuivrée. Oui Patrik.

– Facile, dit le garçon un peu potelé. On utilise les adjectifs possessifs pour des objets parce qu’on peut… parce qu’on peut posséder un objet. Et comme… on ne peut pas posséder une personne, on utilise les adjectifs libertifs.

– Oui. C’est ça, dit l’institutrice. Jan, tu veux ajouter quelque chose ?

– Pour les animaux de compagnie, on peut utiliser les possessifs ou les libertifs.

– Oui. En effet, confirme madame Férèr, dans ce cas là c’est vrai qu’on peut utiliser l’un ou l’autre.

Léo, un garçon aux yeux bridés, avec des lunettes rondes, n’a pas participé activement. Assis au troisième rang, il lève la main.

– Léo.

– On trouve encore dans certains textes anciens, non-soumis à la mise à jour psycho-active obligatoire, des adjectifs possessifs associés à des personnes. Les textes religieux par exemple.

– Oui. C’est vrai, dit la pédagogue expérimentée. Mais… ça dépasse un peu le cadre de la révision de ce matin. La mise à jour psycho-active des écrits, vous verrez ça en cours d’histoire. Dans deux ans. Merci Léo. C’est quand même une très bonne remarque. Eh bien… je constate que vous êtes à l’aise avec tout ça. Vous avez bien travaillé. Il reste une quinzaine de minutes. Ce sera un quart d’heure de récréation.

– Merci Madame, clament en chœur les enfants.

– S’il vous plaît, ne faîtes pas trop de bruit dans la cour. Les autres classes sont toujours en train de travailler.

Les élèves se lèvent, pour sortir rapidement de la salle de classe. Des drones-surveillants, gérés par l’IA de l’école, tout juste sortis de leur torpeur, commencent à bouger. Les boules noires silencieuses attendent les élèves sous le préau.

Pendant toute la matinée, Julie, une petite fille au teint pâle, aux cheveux noirs, longs et lisses, assise au troisième rang, n’a pas pris la parole. Elle regardait dehors, dans la cour. Les quelques feuilles sèches ballottées de temps à autre par la brise, les oiseaux voletant d’arbre en arbre, les rares personnes passant d’une salle à l’autre.

Julie est la dernière à se lever. Elle porte des baskets bleus, un jean blanc, un tee-shirt blanc rayé de bleu à manches volantes. Les yeux baissés, elle avance lentement. Elle semble un peu fatiguée. Elle passe devant le bureau de l’institutrice.

– Ça va Julie ?, lui demande madame Férèr avec un sourire plein d’empathie.

La fillette s’arrête. Comme réponse, elle hoche la tête.

– J’aimerais, si tu veux bien, parler un peu avec toi.

La fillette, sans regarder l’institutrice, hoche de nouveau la tête. Respectant les règles de savoir-vivre, elle vient se mettre en face de l’adulte qui désire lui parler. Debout, près du grand écran noir, les bras ballants, elle a toujours les yeux baissés.

– Julie, j’ai remarqué que tu participes un peu moins depuis quelques temps, lui dit madame Férèr avec une voix pleine de douceur. Ce n’est pas un reproche, Julie. C’est juste une remarque.

Les yeux toujours baissés, la fillette fluette aux cheveux longs hausse les épaules.

– Très bien. J’ai l’impression que tu n’es pas disposée à parler avec moi. Tu as sûrement tes raisons. Je respecte ton choix. Je ne te retiens pas plus longtemps. Tu peux aller jouer avec èts petits camarades.

Madame Férèr considère la situation. Le comportement de Julie a commencé à changer il y a deux semaines. Participation en baisse. Parfois elle semble être ailleurs. Soucieuse. Aujourd’hui, comme vendredi, Julie est visiblement fatiguée. Et elle est triste. La situation semble assez préoccupante pour contacter la psychologue.

La quadragénaire à la peau dorée touche à plusieurs reprises l’écran de l’ordinateur portable posé sur son bureau. Le visage d’une femme d’une trentaine d’années, la peau mate, les cheveux courts, frisés, apparaît sur l’écran.

– Bonjour Irène, dit madame Férèr en souriant.

Julie porte des tennis bleus, un jean bleu sans ceinture et un haut vert pomme avec un joli bouquet multicolore, fleurs et feuillage. Debout près d’un banc bleu, regardant ce qui se passe dans la cour, elle attend patiemment devant la porte du bureau de la psychologue. Non loin de là, des moineaux gazouillent dans un tilleul. Soudain deux d’entre-eux plongent vers le sol, pour se chamailler en piaillant. Peu de temps après, ils s’envolent pour aller se poser sur une des branches d’un vieux platane. Un chat couleur crème, au poil ras, traverse la cour avec une démarche souple et nonchalante. Passant d’une allée bétonnée à une surface gazonnée, le petit félin s’arrête. Parfaitement immobile, il fixe un instant un moineau qui vient de se poser dans l’herbe à quelques mètres, à sa droite. L’oiseau s’envole. Et le chat se remet en marche, sans se presser.

La porte du bureau s’ouvre. Un garçon d’une dizaine d’années, en jean noir et tee-shirt orange, sort de la pièce. Il sourit à Julie. Pendant qu’il commence à traverser la cour, pour rejoindre sa classe, une jeune femme noire corpulente, en pantalon marron et haut satin crème à manches longues, accueille Julie avec un grand sourire.

– Bonjour Julie, dit madame Faure.

– Bonjour, répond timidement la fillette, les yeux baissés.

– Ça va ?, demande la psychologue.

La fillette se contente de hocher la tête.

– Tu veux bien que l’on discute un peu toutes les deux.

Julie hoche de nouveau la tête, mais cette fois-ci en regardant un bref instant la jeune femme.

– Qu’est-ce que tu préfères ? Que l’on discute dans mon bureau ou alors dehors, sur un banc.

Julie hésite.

– Sur un banc, finit par dire la fillette aux cheveux longs.

– Très bien, dit la psychologue. Tu choisis le banc et moi… je te suis.

À environ deux mètres du sol, un drone-surveillant se rapproche d’elles.

Elles s’installent à l’ombre d’un jeune platane, sur un vieux banc en bois. Julie s’assoit la première. Madame Faure se met à gauche, laissant entre elles une distance raisonnable. Le drone-surveillant se positionne à environ un mètre, à hauteur de leurs visages.

– C’est madame Férèr qui m’a conseillé de parler un peu avec toi.

La fillette regarde la femme aux cheveux frisés, en esquissant un sourire. Mais elle reste muette. Puis elle baisse la tête.

– Tu sais Julie, parler de quelque chose qui nous gêne… quelque chose qui ne va pas, ça peut aider à se sentir mieux.

La fillette hoche de nouveau la tête. Il y a un silence. Un souffle de brise. Julie soupire.

– Il est mignon ce chat, dit madame Faure, en souriant et en regardant le chat couleur crème qui traverse, dans l’autre sens, la cour de l’école.

Julie hoche la tête.

– Tu as un chat chez toi ?, demande madame Faure.

Julie secoue la tête de droite à gauche.

– Eh bien moi, j’en ai un. Il est assez gros. Couleur feu. Un peu paresseux. Et il fait beaucoup de bêtises. Mais je l’aime bien malgré tout. Je le gronde un peu, de temps en temps. Par exemple quand il fait ses griffes sur mon sofa. Alors qu’il a un arbre à chat.

– Om papa ne me gronde pas souvent, dit Julie en regardant droit devant, si c’est ça que tu veux entendre.

Un silence. Deux moineaux se posent par terre, à quelques mètres, à droite. Ils s’éloignent rapidement en sautillant.

– Il est gentil om papa, continue Julie. (silence). Mais… (La fillette hésite. Elle expire bruyamment.) Mais la nuit…

– Prend ton temps Julie, dit madame Faure.

– Je ne sais pas… s’il faut le dire, dit la petite fille. Si je le dis… Papa va sûrement avoir des ennuis, ajoute-t-elle en regardant un bref instant en direction du drone-surveillant

Un silence de quelques secondes. La fillette baisse un peu les yeux. Elle regarde dans le vague.

– Tu penses que out papa va avoir des ennuis si tu me dis ce qui ne va pas. C’est bien ça Julie ?

Toujours les yeux baissés, elle hoche la tête.

– Julie… en ce moment, j’essaie de t’aider, lui dit la psychologue. On pourra aussi aider out papa. Peut-être que ce n’est pas si grave après tout.

La fillette lève et tourne la tête, pour regarder madame Faure.

– La nuit… om papa parle en dormant.

– Il parle en dormant. Et ce qu’il dit est… gênant pour toi ? C’est ça ?

Julie hoche de nouveau la tête.

– Il dit des gros mots en dormant ?, demande la psychologue.

Julie, regardant droit devant, balance la tête de droite à gauche.

– Out papa parle en utilisant des mots interdits ?

La fillette hoche la tête. Puis elle regarde de nouveau la psychologue.

– Quand il dort… il crie. Il crie : « Sauvez ma fille !… Sauvez ma fille ! ». Excusez-moi… excusez-moi d’utiliser cette formulation interdite… mais c’est ce qu’il dit, ajoute la fillette.

L’émotion qui transparaît dans ses yeux humides semble être un mélange de tristesse et de soulagement. La Psychologue pose tendrement sa main droite sur l’épaule gauche de la petite fille.

– C’est bien Julie. Tu as réussi à dire ce qui ne va pas. Et… c’est arrivé combien de fois ?

Julie prend une grande inspiration avant de répondre.

– Il le fait… chaque nuit. Parfois c’est juste une fois. Parfois c’est deux ou trois. Il crie très fort. Ça me réveille.

– D’accord, dit madame Faure. Et depuis combien de temps il fait ça ?

Julie a les yeux baissés. Elle semble réfléchir.

– Depuis… depuis la fin des vacances, répond la fillette.

– Et… est-ce que out papa utilise d’autres mots interdits ?, demande la psy.

– Non, répond Julie en balançant la tête.

– Est-ce qu’il fait d’autres choses, la nuit… ou pendant la journée, qui est gênant pour toi ?

– Non.

– D’accord, dit la psychologue. Tu as bien fait de me parler de ce qui se passe chez toi Julie. Tu sais… ce que fait out papa, c’est grave. Je suis obligée de le signaler. Tu comprends ?

Les yeux plein de tristesse, la fillette au teint pâle hoche la tête. Puis elle soupire.

Son espace de travail d’agent d’appel fait à peine deux mètres carrés, comme ceux de ès collègues. Une cinquantaine au total. En pantalon noir et chemise bleu gris à manches longues, un homme à la peau claire, aux cheveux châtain clair coupés courts, est assis sur une chaise de bureau à roulettes. Le visage oblong, le menton carré, la barbe et la moustache bien entretenues font de lui un quadragénaire séduisant. Ses yeux noirs et tristes, ses sourcils très souvent froncés lui donnent cependant un air distant. Il a un casque téléphonique noir sur les oreilles. Via l’écran de son ordi, il parle à une trentenaire aux cheveux courts, brillants, couleur indigo.

– Très bien madame Paillette. Puisque vous me dîtes tout est revenu à la normale au niveau de votre boîtier de connexion, le problème est résolu.

– Oui. Je vous remercie Monsieur.

– C’est moi qui vous remercie de votre patience Madame. Et bien sûr, nous restons à votre disposition quelle que soit votre demande. Bonne fin de journée. Au revoir.

– Au revoir, dit la jeune femme aux cheveux bleus.

Et le quadragénaire aux cheveux courts raccroche. Sur l’écran tactile du téléphone fixe, le triangle rouge clignote depuis plus d’une minute. « Communication officielle ». En dessous, dans un rectangle bleu, il peut lire : « Aide Sociale à l’Enfance », « Département du Vaucluse ». Bien sûr, il prend l’appel. Le visage d’une femme entre deux âges, légèrement basanée, les cheveux courts grisonnants, apparaît sur le moniteur.

– Allo.

– Allo. monsieur Daniel Karon ?

– Oui. C’est bien moi.

– Monsieur Karon. Je me présente. Je suis madame Sandrine Sénard, travaillant au service relationnel de l’Aide Sociale à l’Enfance. Tout d’abord, soyez rassuré, trov fille va bien et elle ne court aucun danger. C’est tout ce que je peux vous dire pour l’instant. Monsieur Karon, c’est une communication officielle. Elle est, de ce fait, comme le prévoit la loi, enregistrée. Comme vous le savez sûrement, le protocole nous oblige à établir avec certitude que je parle bien à la personne concernée.

– Bien sûr, dit Daniel. Je comprends.

– Évidemment l’IA a déjà reconnu votre voix et votre visage, dit l’employée èd l’ASE. Mais je dois quand même respecter le protocole d’identification. D’après les données de géolocalisation, vous êtes sur votre lieu de travail. Vous êtes agent d’appel. Vous devez donc avoir accès à votre boite mail officielle. Est-ce bien le cas monsieur Karon ?

– Oui, répond Daniel en pianotant sur le clavier de l’ordinateur, pour ouvrir une deuxième fenêtre, et afficher sa boite mail.

– Je viens de vous envoyer un code à sept chiffres, dit madame Sénard. L’avez-vous reçu ?

– Oui. Le code c’est… 12, 26, 44, 9.

– Monsieur Karon. Conformément aux lois relatives à la communication bienveillante des institutions, je dois vous prévenir que ce que je vais vous dire sera peut-être pour vous difficile à entendre. Difficile à accepter. Pensez-vous avoir besoin d’un soutien empathique, de la part d’un collègue par exemple ?

– Non, répond le quadragénaire barbu. Je suis stable psychologiquement. Et… je me considère comme résilient. Je pense que le soutien empathique n’est pas nécessaire.

– Très bien. Voilà monsieur Karon. En date du 26 mai 2081, en fin de matinée, trov fille Julie s’est confiée à la psychologue èd l’établissement qu’elle fréquente, l’école primaire Gabriel Bayeu. D’après les dires de trov fille, vous avez utilisé, à plusieurs reprises, en sa présence, un adjectif possessif pour parler d’une personne.

Il y un bref instant de silence. L’agente èd l’ASE semblant attendre un commentaire de ons interlocuteur.

– Il est vrai, dit Daniel, que depuis deux semaines je fais le même cauchemar et que…

– Pardon de vous couper la parole monsieur Karon mais… il ne s’agit pas pour moi d’établir la véracité des faits. Moi, je vous contacte juste pour vous informer de ce qui a été décidé et pourquoi.

– Comment ça « ce qui a été décidé » ?, demande monsieur Karon en fronçant les sourcils.

– Notre priorité, dit l’agente èd l’ASE, c’est le bien-être de l’enfant. En l’occurrence, le bien-être de trov fille Julie. Est-ce que vous le comprenez ?

– Évidemment que je le comprends, répond Daniel avec dans la voix une pointe d’agacement.

– Monsieur Karon, la loi interdit l’utilisation des adjectifs et des pronoms possessifs pour désigner des personnes. D’après trov fille, Julie, vous l’avez fait à plusieurs reprises, et cela en sa présence. Donc il s’agit d’un délit par le langage mais aussi d’un manquement grave au devoir d’éducation.

– Où est am fille en ce moment ?, demande Daniel en laissant transparaître une certaine émotion.

– Je vais répondre à votre question monsieur Karon. Mais avant, respectant le protocole, je dois m’assurer que vous avez bien compris la gravité de la situation.

– Oui. J’ai compris, dit Daniel. J’ai utilisé à plusieurs reprises un possessif pour désigner une personne. C’est un délit par le langage. Et c’est aussi un manquement à la bonne éducation que je dois à am fille Julie.

– C’est bien ça. Sur la base des déclarations de trov fille, dûment enregistrées par l’IA de l’établissement qu’elle fréquente, le juge aux affaires familiales a statué en référé. Comprenez bien, monsieur Karon, que la décision du juge est justifiée par le bien-être psychologique de trov fille.

– S’il vous plaît, dit Daniel, dîtes-moi simplement où elle est.

– En attendant que l’affaire soit jugée, le juge aux affaires familiales a décidé de confier trov fille à nos services, répond l’agente èd l’ASE. Elle sera hébergée au Foyer de Bélil, à Avignon. Bien sûr vous pouvez demander à lui rendre visite. Je vais vous envoyer un mail, avec un compte-rendu de notre entretien de ce jour. En pièces jointes, je vous envoie aussi des conseils pour que vous puissiez gérer au mieux les jours qui vont suivre. Sans oublier les formulaires cerfa de demande de visite.

– D’accord, répond Daniel avant de soupirer.

– Je suis vraiment navrée de ce qui vous arrive, dit la femme aux cheveux grisonnants. Monsieur Karon, avez-vous une convention d’honoraires avec un avocat ?

– Non, répond Daniel. Je n’ai jamais eu affaire à la justice.

– Très bien, dit l’agente èd l’ASE. Je vous envoie aussi une documentation sur les conseils juridiques gratuits, l’aide juridictionnelle et les avocats commis d’office.

– Merci.

– Je vous en prie, dit ons interlocutrice. Avez-vous des questions monsieur Karon ?

– Non, répond Daniel, avant de soupirer de nouveau.

– Très bien, conclut madame Sénard avec un sourire empathique. Je vous souhaite bon courage… et bonne fin de journée.

– À vous aussi, dit poliment Daniel.

Les pavés autobloquants en « S » de la petite allée sont rouges. De chaque côté, l’herbe est bien verte. En jean bleu et haut vert pomme, une petite fille au teint pâle, aux cheveux longs, noirs et lisses, est debout à trois ou quatre mètres de deux adultes. Julie est immobile. Silencieuse. Elle regarde en direction du parking, de l’autre côté de la route bitumée, où madame Faure a garé sa petite voiture jaune, une Toyota Silky. La psychologue parle à homme grand, svelte, les cheveux grisonnants coupés très courts. Il a des baskets, un jean délavé et un polo stretch bleu clair.

Le quinquagénaire serre la main de la femme noire corpulente, en souriant dans son bouc propre et soigné. Madame Faure s’approche de Julie. Elle pose la main droite sur l’épaule gauche de la fillette.

– Tout va bien se passer, lui dit-elle, pendant que sa main serre avec douceur l’épaule de l’enfant. Ici on va bien s’occuper de toi. Au revoir.

La tête baissée, la fillette hoche la tête. Elle la lève pour voir madame Faure l’encourager avec un sourire. Puis la psychologue s’éloigne en allant en direction du portail. Julie se tourne alors vers l’homme au polo bleu clair. À distance raisonnable, l’éducateur spécialisé plie sur ses jambes, pour être à la hauteur de l’enfant.

– Bonjour Julie. Ça va ?, demande-t-il avant de sourire. Je m’appelle Fred, ajoute-t-il après un instant de silence. Fred Vittoria. C’est moi qui vais te faire visiter le Foyer. Et après, si tu veux bien, on ira voir à quoi ressemble ta nouvelle chambre. D’accord ?

La tête baissée, la fillette reste muette. Elle se contente de hocher la tête.

– Madame Faure m’a dit qu’elle t’a déjà expliqué pourquoi tu es ici.

L’éducateur attend une confirmation. Poliment, Julie lève la tête, mais elle garde les yeux baissés.

– Il y a… un petit problème avec le comportement de om papa. C’est pour ça que je suis là.

– Oui, c’est bien ça Julie. Tu as tout compris, dit l’éducateur avec de la compassion dans la voix.

Pendant la visite du Foyer, Julie fait connaissance avec certains enfants qui vivent là et les adultes qui les accompagnent au quotidien.

La petite fille aux cheveux longs suit maintenant l’éducateur dans un couloir qui donne sur une dizaine de chambres. Le quinquagénaire s’arrête devant la porte numéro 7.

– Voilà. Ici c’est ta chambre.

Il entre. Julie lui emboîte le pas. Debout, immobile, considérant la chambre, elle soupire.

Des murs vert pomme. Une fenêtre coulissante à deux vantaux. Les meubles blancs et lisses sont en matériau composite. Dans un coin, un lit avec un matelas sans drap. En face, un placard. À côté, un bureau assez large, avec un ordinateur. Au mur, trois étagères aux bords arrondis font office de bibliothèque.

Il y a un instant de silence.

– Alors ? Comment tu trouves ta nouvelle chambre ?, demande Fred.

– Elle est… vide, répond simplement Julie, avant de soupirer de nouveau.

– Oui. Évidemment, dit l’éducateur en souriant. Tu arrives aujourd’hui. Moi, ou peut-être un de èms collègues, on va contacter out papa pour qu’il nous fournisse des vêtements. Pour ce soir, bien sûr, on va te donner un pyjama.

– Quand est-ce que om papa va venir me voir ?, demande la fillette en regardant dans le vague.

– Je suis désolé Julie, répond Fred, mais malheureusement je n’ai pas cette information. Ce que je peux te dire, c’est qu’on lui a transmis les documents pour qu’il demande à te rendre visite.

– Tu crois… que je peux le voir ce soir ?, demande Julie, les yeux baissés.

– Je ne sais pas, répond Fred. Dans ton cas, les visites holographiques sont autorisées. Ça veut dire que si out papa en fait la demande, tu pourras peut-être le voir ce soir… ou demain. D’accord ?

– D’accord, répond la fillette.

– Viens avec moi s’il te plaît. Je vais te montrer où se trouve la bibliothèque papier et comment ça fonctionne pour emprunter des livres. Et après, je t’accompagne à la lingerie. Ben oui. Il te faut un drap, un oreiller et une couverture.

Julie hoche de nouveau la tête.

Allongée dans ce lit qui n’est pas le sien, la fillette aux cheveux longs regarde fixement le plafond. Ses yeux sont noyés dans un mélange de tristesse et de culpabilité. « Demain… », se dit Julie. « Demain om papa viendra me voir. Et je pourrai tout lui expliquer. »

À travers les portes en verre donnant sur la terrasse, le soleil du matin éclaire la salle de vie du foyer. Une salle spacieuse. Deux tables ovales, dix chaises. Un grand canapé d’angle orange, avec en face un grand écran. Cinq pensionnaires, âgés entre six et quatorze ans, sont attablés pour le petit déjeuner. Les trois adolescents, une fille et deux garçons, sont déjà habillés pour la journée. Julie et un petit garçon blond sont toujours en pyjama. L’éducatrice, une trentenaire mince à la peau cuivrée, aux cheveux frisés mi-longs, prend le petit déjeuner avec eux. Elle a devant elle juste un café au lait, dans un mug blanc. Julie peut lire ce slogan : « L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne. » Sur la table, des miettes, quelques traces de confiture et de chocolat, des dosettes de sucre vides, quelques grains ici et là. Julie boit ce qui reste de lait au chocolat dans son bol beige. Puis, d’un geste lent, elle le pose sur la table. Délicatement. En silence.

Dans un angle de la salle de vie, jouxtant l’une des trois portes coulissantes en verre donnant sur la terrasse, il y a un bureau avec un ordinateur. Juste au dessus, se trouve un espace mur-écran servant de visiophone. Ils entendent soudain la sonnerie non-agressive. L’éducatrice, en robe boho bleu marine, se dépêche d’aller répondre.

– Allo, Foyer de Bélil. Je vous écoute.

Le visage d’un quadragénaire barbu, aux cheveux courts, apparaît sur l’écran du visiophone.

– Allo. Bonjour Madame. Je suis Daniel Karon. Le père èd Julie.

– Bonjour monsieur Karon. Anne Lise Dupré, éducatrice. Que puis-je faire pour vous ?

Julie, en entendant son nom de famille, fait un quart de tour sur sa chaise, pour regarder vers l’éducatrice.

– Dîtes-moi, am fille Julie est bien hébergée dans ce foyer, n’est-ce pas ?

– Monsieur Karon, ce n’est qu’une formalité mais je dois vérifier votre identité. On a dû vous fournir un « code tuteur légal », ajoute-t-elle en pianotant sur le clavier de l’ordi.

– Oui. Bien sûr, répond Daniel. Le code c’est DK, 32, 37.

– C’est bien ça, confirme la femme mince à la peau dorée en regardant un bref instant son écran. Comment puis-je vous aider monsieur Karon ?

– Voilà, j’ai rempli hier une demande de visites holographiques. Demande qui a été acceptée par l’ASE. Et donc, je voudrais tout simplement voir am fille.

– En effet, monsieur Karon, madame Sénard èd l’ASE vient de nous transmettre ce document. Vous le savez peut-être déjà, les visites holographiques durent au maximum un quart d’heure et elle sont limitées à une par jour.

– Oui, répond Daniel. Je sais.

– Julie vient tout juste de finir son petit déjeuner, dit la jeune femme aux cheveux mi-longs frisés. Vous préférez la voir sur la terrasse ou dans sa chambre ?

– Dans sa chambre, ça ira très bien.

– Julie, viens voir s’il te plaît, dit Anne Lise.

Julie se lève. Les yeux plein d’espoir, elle esquisse un sourire.

– C’est out papa, dit l’éducatrice. C’est pour une visite holographique. Ça se passe dans ta chambre.

– Yes !, dit Julie avec un grand sourire.

– Au revoir monsieur Karon. Bonne journée.

– Merci. Bonne journée.

Julie court dans le couloir. Elle ouvre la porte de la chambre. Elle sourit. Ons père est là. Souriant lui aussi.

– Bonjour am chérie. Alors, comment ça se passe pour toi ?, demande l’hologramme de Daniel.

L’IA du Foyer, qui gère la visite virtuelle, écoute et enregistre. Elle mettra fin automatiquement à l’échange si un mot interdit est prononcé par le père ou as fille.

La salle d’attente est relativement spacieuse. Huit chaises bleues, en matière synthétique. Une porte, ouverte, donne sur un petit couloir. Au mur, quatre plaques professionnelles dorées. Dans un coin, un espace de jeux. Une petite table en bois vernis et deux chaises jaunes pour enfant, en bioplastique. Des jeux, quelques livres et deux tablettes.

Sur le mur de droite, en sourdine, un grand écran diffuse en boucle les mêmes vidéos. Des notions de droit, des conseils juridiques de base, des adresses utiles. En dessous, deux ordinateurs, séparés par une fine cloison opaque, sont à disposition. Juste au dessus des ordis, sur un petit espace mur-écran, un message lumineux rouge apparaît régulièrement invitant le citoyen lambda à utiliser l’IA du ministère de la Justice. « Notre agent conversationnel est opérationnel. N’hésitez pas à lui demander conseil. »

En jean noir et chemise marron clair à manches courtes, Daniel est assis. Il respire, profondément. Il patiente, les yeux dans le vague. En face de lui, au dessus des plaques professionnelles, un petit espace mur-écran fait office d’horloge analogique. Il est presque neuf heures et demi.

Des bruits de voix dans le couloir. « Au revoir Maître. Merci encore. Bonne journée. » Une femme rousse d’une trentaine d’années, en tailleur sombre, les cheveux courts, bien coiffée, traverse rapidement la salle d’attente. Daniel ne peut faire autrement que d’inspirer ses effluves sucrés. En passant, elle sourit au client qui attend et lui dit : « Bonjour ».

– Bonne journée, lui répond Daniel avant de considérer le jeune homme qui est debout dans l’encadrement de la porte.

Il est svelte. Chaussures noires brillantes, pantalon noir classique, chemise blanche à manches longues. Ses cheveux mi-longs sont noirs, avec des reflets irisés bleus et violets.

– Bonjour monsieur Karon, dit-il avant de sourire.

– Bonjour maître Klein, répond Daniel en se levant.

– Ravi de vous voir en présentiel, dit l’avocat. Si vous voulez bien me suivre.

Daniel hoche la tête en souriant.

– Merci d’avoir accepté de me recevoir.

Dans le couloir, il suit maître Klein.

– Je vous en prie, entrez.

Daniel entre. Derrière lui, l’homme à la chemise blanche referme la porte. Le client fait deux pas. D’un petit geste de la main droite, l’avocat l’invite à s’asseoir. Maître Klein s’installe dans son fauteuil noir à roulettes, pendant que Daniel, encore debout, prend dans la poche de son jean noir son porte-carte bleu nuit.

– Bon. Bien sûr les formalités indispensables, dit le jeune avocat aux cheveux couleur corbeau, en souriant et en désignant de la main gauche les deux lecteurs sur son bureau.

Monsieur Karon s’assoit. Il tend le bras droit pour positionner le bout de ses doigts sur la surface vitreuse du lecteur biométrique blanc. « Daniel Karon », annonce la machine, avant de donner les quinze chiffres de son matricule. Daniel regarde alors le petit écran du lecteur rouge. « Montant à payer : 154 crédits ». Un rectangle bleu propose « Détails ». Il prend sa carte bancaire et la passe sur le lecteur rouge.

– Le ticket papier peut-être ?, s’enquiert l’avocat.

– Oui, s’il vous plaît, répond Daniel.

La machine, ayant entendu la réponse, imprime le ticket immédiatement. L’avocat le prend et le tend au client. Daniel y jette un bref coup d’œil, avant de le ranger dans son porte-carte.

– Vous avez fait une demande d’aide juridictionnelle ?, lui demande l’avocat.

– Oui, répond Daniel. Normalement j’ai droit à cinquante pour cent.

– Oui. C’est ça.

– Comment vous le savez ?, demande Daniel en fronçant les sourcils.

– Dans les documents que vous m’avez envoyés, répond maître Klein, il y a vos fiches de paie et votre dernier avis d’imposition.

– Oui. Bien sûr, dit Daniel.

– Vous voulez un café monsieur Karon ?

– Non. C’est gentil.

– Bien. Vous m’avez dit que ce sera votre première assignation à comparaître. C’est bien ça ?

– Absolument.

– Ça joue en votre faveur, dit l’avocat, évidemment. Je vais essayer d’être le plus clair possible monsieur Karon. Parfois j’aurai à utiliser le jargon juridique. Si vous avez la moindre question, quelque chose que vous ne comprenez pas, n’hésitez pas à m’interrompre.

– D’accord.

– Très bien, enchaîne l’avocat. J’ai pris connaissance du compte-rendu d’appel téléphonique de l’ASE, que vous m’avez transmis hier. À un moment vous dîtes : « J’ai utilisé à plusieurs reprises un possessif pour désigner une personne. C’est un délit par le langage. »

– Oui. C’est vrai, reconnaît Daniel en hochant la tête.

– Clairement, cela constitue des aveux, dit maître Klein. Donc il est inutile de vous demander ce que vous comptez plaider.

– Je plaide coupable, dit Daniel. Bien sûr. Je n’ai pas le choix.

– Monsieur Karon, est-ce que vous savez quelles sont les peines encourues pour un délit par le langage ?

– Trois mois de privation de liberté. Cinq mille crédits d’amende. C’est le double en cas de récidive, répond Daniel.

– Oui. Ça c’est le maximum. Et en général pour les délits, la privation de liberté c’est de la détention à domicile.

– Avec le bracelet électronique, dit Daniel.

– C’est exact. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que vous allez être jugé deux fois. D’abord, pour le délit par le langage. Ça c’est le tribunal correctionnel. Trois juges. C’est le procureur de la République, ou l’un des ses substituts, qui présente les réquisitions. Et moi, bien sûr, je vous défends. Jusque-là ça va ?

– Oui, tout est clair, répond monsieur Karon.

– Et vous passerez aussi devant le JAF. Le juge aux affaires familiales. Évidemment, ça va se faire après le jugement en correctionnel.

– Il va attendre de savoir si je suis condamné, pour voir comment il fait avec am fille.

– C’est bien ça, dit l’avocat. Alors… les délais. Bon, pour l’instant il n’y a pas d’affaire. Il y en aura une quand vous recevrez votre citation à comparaître. Ça devrait prendre un mois. Vous serez jugé en correctionnel disons dans deux ou trois mois, maximum. En général, quand les délais ont des conséquences sur le bien-être d’un enfant, on essaie d’accélérer la procédure. Concernant le JAF… vous êtes bien inséré socialement, donc ça m’étonnerait beaucoup qu’il demande une enquête sociale. Oui, votre affaire est relativement simple. Je pense que vous verrez le JAF peu de temps après le procès en correctionnel.

– Et si je suis condamné à de la privation de liberté ?, demande Daniel.

– Dans ce cas là, répond l’avocat, vous verrez le JAF en comparution holographique.

– OK.

– Très bien, dit maître Klein. Monsieur Karon, je me suis bien sûr penché sur des affaires similaires à la votre. Une trentaine au total dans toute l’Europe Fédérale. Ce qu’il en ressort, c’est que l’on n’a jamais condamné quelqu’un à la privation de liberté pour avoir prononcé des mots interdits pendant qu’il dormait.

– Vous pensez que je vais m’en tirer avec une amende. C’est ça ?

– Que sera, sera. L’avenir nous le dira, répond l’homme aux cheveux couleur corbeau. Monsieur Karon, ce qui est important de faire dans un premier temps, c’est de préparer au mieux votre défense. Vous avez un casier judiciaire vierge, une vie stable, des revenus réguliers. Tout ça, ça joue en votre faveur. Ensuite… il me paraît évident qu’il faudrait axer votre défense sur le côté non-intentionnel. En général, on ne contrôle pas ses rêves, et donc on ne contrôle pas ce que l’on peut dire quand on rêve. « Il n’y a pas de crime ou de délit sans intention de le commettre. » Mais ça… c’était valable dans code pénal français. Malgré tout… le fait que ce soit non-intentionnel peut constituer une circonstance atténuante. Je dis bien « peut ». Comme le stipule le code pénal européen, c’est à l’appréciation des juges.

– Et les autres affaires… les jugements de ceux qui ont utilisé des mots interdits pendant leur sommeil, il n’en découle pas une sorte de… de jurisprudence ?, demande Daniel.

– En considérant les déclarations de trov fille, on peut en déduire deux choses. Un, ce délit par le langage vous l’avez commis plusieurs fois. Deux, comme c’est un cauchemar récurrent, vous êtes susceptible dans l’avenir de récidiver. D’accord ? Votre cas est vraiment différent des autres affaires, continue l’avocat en voyant monsieur Karon hocher la tête. Malheureusement pour vous.

Daniel soupire bruyamment, comprenant que la jurisprudence ne l’aidera pas.

– OK. La jurisprudence, on oublie.

– Monsieur Karon, non-seulement vous avez commis ce délit par le langage à de nombreuses reprises, mais de surcroît, vous l’avez fait en présence d’une enfant avec laquelle vous avez une relation légale de tutorat. Et ça… ça risque de peser lourd dans la balance, ajoute l’avocat.

– J’en suis conscient, dit Daniel en hochant la tête. Au niveau de la procédure… si j’ai bien compris, j’attends la citation à comparaître, qui devrait me parvenir d’ici un mois. Le jugement… dans deux ou trois mois. Et c’est seulement après que le JAF va décider de ce qui va se passer pour am fille. Am fille qui en attendant reste au foyer.

– Exactement. Une fois que vous aurez reçu votre citation à comparaître, nous allons nous revoir. Mais en attendant, il y a deux choses que vous devriez faire. Primo, un suivi psychologique. Pour montrer aux juges que vous prenez votre délit par le langage très au sérieux. Que vous faîtes le maximum pour changer de comportement. D’accord ?

– Oui, répond Daniel. Un suivi psychologique. Bien sûr.

– Secundo, vous devriez vous rapprocher de Vie-Rêve, dit maître Klein. Vous connaissez Vie-Rêve ?

– Avec leur matraquage publicitaire, répond Daniel, qui ne connaît pas Vie-Rêve ?

– Je pense qu’ils sont la meilleure chance que vous avez de minimiser votre peine…

Ce samedi après-midi, Daniel est chez lui, devant son ordi. Il boit au goulot la dernière gorgée de bière. Puis il pose la chopine sur son bureau. Il soupire bruyamment. Il regarde l’heure. Dans quelques minutes, il sera 17h00. Il va s’asseoir dans son sofa.

– Demande d’entretien holographique de monsieur Idriss Bekri, psychologue chez Vie-Rêve, annonce l’IA qui gère son appartement.

– Demande acceptée.

L’hologramme d’un jeune homme d’origine maghrébine et la chaise de bureau en cuir marron dans laquelle il est assis apparaissent alors dans le salon de Daniel.

– Bonjour monsieur Karon.

– Bonjour monsieur Bekri. Merci encore d’avoir accepté de m’accorder cet entretien holo dans des délais aussi brefs.

– Il n’y a pas de quoi, dit le psychologue. Comment allez-vous ?

– Je fais aller, répond laconiquement Daniel.

– Je comprends que c’est une situation difficile à vivre.

– J’essaie de faire au mieux.

– J’ai eu le temps d’étudier les éléments que vous m’avez transmis il y a deux jours, dit le psychologue. Le procès devrait se dérouler dans deux ou trois mois. C’est bien ça monsieur Karon ?

– Oui. C’est ce que me dit om avocat.

– Dans un premier temps, il serait judicieux de programmer deux ou trois séances pour faire le point sur ce que vous éprouvez suite à ce qui vous arrive. Pour travailler sur un éventuel sentiment de culpabilité, émanant de l’acte délictueux. Et aussi sur un possible sentiment d’injustice, et la colère qui en découle peut-être. Qu’est-ce que vous en pensez ?

– Ce qui nous arrive me rend triste, répond Daniel. Surtout pour am fille Julie. Coupable, je le suis, puisque je reconnais que j’ai commis un délit par le langage. Mais, je vous assure, je n’éprouve pas de colère envers l’administration. Ce qui a été décidé… je veux dire, le fait que am fille soit pour l’instant hébergée dans un foyer, c’est fait dans son intérêt. Je le comprends. Je l’accepte. Même si, bien sûr… ça me rend triste.

– D’accord, dit monsieur Bekri en hochant légèrement la tête.

– Ce qui est le plus important pour moi c’est de prouver que je fais tout ce que je peux pour mettre fin à cette situation. Notamment par ce suivi psychologique.

– Très bien, dit le psychologue. Dans ce cas, je pense qu’une seule séance suffira pour travailler sur vos émotions. Sur les autres séances, et nous verrons ensemble combien seront nécessaires, nous travaillerons sur le lien entre les représentations sociales et la violence, sur les notions de liberté et d’autodétermination individuelle. Monsieur Karon, reconnaître avoir commis un délit par le langage, c’est une chose. Comprendre en profondeur pourquoi ce délit est vraiment grave, c’en est une autre.

– Oui, bien sûr, dit Daniel.

– Concernant l’analyse de votre cauchemar, si ma mémoire est bonne, ça va se passer avec am collègue, madame N’Guyen. C’est bien ça monsieur Karon ?

– Oui, mais d’abord je dois me procurer le kit.

– Ça va de soi. Je vous conseille de le faire au plus vite.

– J’ai déjà pris rendez-vous pour aller le chercher.

– Très bien monsieur Karon. Est-ce que vous avez des questions ?

– Vous m’avez déjà donné le prix des séances, les modalités de paiement. Pour moi c’est bon.

– Dans ce cas je vais vous laisser, dit le jeune psychologue. Nous nous verrons vendredi après-midi, dans mon cabinet.

– Oui. À 17h00.

– C’est ça, confirme monsieur Bekri . Bonne soirée. Au revoir.

– Bonne soirée, dit Daniel avant de voir le psychologue et sa chaise de bureau disparaître de son salon.

Le salon baigne dans la lumière blême de la Lune et des notes de blues d’un autre siècle. « Elevator To Heaven ». Dans la salle de bain, Daniel finit de s’essuyer quand il entend, dans le salon, son portable sonner.

– Éteins la musique, dit-il en peignoir bleu marine, alors que l’IA prend l’initiative de mieux éclairer la pièce.

Il prend son iPhone sur la petite table basse ovale. L’écran affiche « Jerry ». Il décroche et met sur haut-parleur. Le visage souriant d’un homme chauve basané, avec une boucle d’oreille à gauche, apparaît sur l’écran.

– Salut Jerry. Comment ça va ?

– C’est plutôt à moi de te demander ça.

– T’inquiète. Je gère.

– Écoute. Je suis chez Jeff, avec Luka et Domi. On va faire une virée au Titty Twister. On passe te prendre si tu veux.

– Non. Désolé mais ce sera sans moi.

Derrière Jerry, Daniel peut voir le visage d’une trentenaire corpulente, les cheveux bleus coupés à la garçonne. Il entend aussi des voix qu’il reconnaît. Jeff et Luka.

– Allez Danny, viens !, lui crie Domi, qui a l’air déjà bien éméchée. Rappelle-toi le slogan du Titty, ajoute-t-elle avant d’éclater de rire.

Il entend Jeff et Luka rirent aussi.

– C’est sympa d’avoir pensé à moi les amis mais… pas ce soir.

– OK Danny, je comprends, dit Jerry, pendant que derrière les trois autres continuent de rire de bon cœur. Par contre, demain tu te défiles pas pour le barbecue, ajoute Jerry.

– Je n’ai qu’une parole. Tu l’sais bien.

– Gros bisous om chou, lui crie Domi.

– Bonne soirée, dit Jerry.

– Bonne soirée. Amusez-vous bien.

Et Daniel raccroche.

Au volant de sa Trent Tonus bleu nuit, Daniel roule dans la zone commerciale de New-Avignon. Une vaste zone commerciale avec de nombreuses enseignes. Ameublement, bricolage, articles de sport, habillement, puériculture, et bien d’autres. Il passe près de la concession Trent. Sur un immense panneau lumineux rouge, on peut lire « Trent, le meilleur constructeur automobile de l’Europe Fédérale ». La berline bleu nuit roule encore pendant quelques minutes pour arriver en vue du parking de Vie-Rêve. Un panneau lumineux bleu, disposé à l’entrée, annonce vingt-trois places libres sur les soixante-dix que compte le parking. Les larges branches de hêtres, de chênes blancs et de platanes, surplombent la plupart des places. En effectuant prudemment une marche arrière, Daniel se gare à l’ombre d’un chêne.

Le chef d’œuvre d’architecture moderne ne laisse pas indifférent. Un bâtiment au style épuré. Neuf niveaux. La partie supérieure de l’édifice, en porte-à-faux par rapport aux trois premiers niveaux, semble défier la pesanteur. Elle rejoint les parties inférieures dans une courbe majestueuse aux reflets métalliques bleutés. La façade des trois premiers niveaux, en simili-verre, semble être une ode à la lumière, sublimant la notion de transparence. Tour à tour, les parties de cette immense surface lisse, se transforment en écran de diffusion. Projeter les rêves des clients satisfaits, ils n’ont rien trouvé de mieux pour attirer le client potentiel.

Avançant vers l’entrée, Daniel s’arrête pour jeter un coup d’œil à droite. Sur un large rectangle de simili-verre, transparent l’instant d’avant, vient d’apparaître un lac placide. Au deuxième plan, des collines, les bâtisses blanches d’un village, éparpillées dans un bosquet multicolore. La mosaïque végétale, aux couleurs vert, rouge et doré, s’étale sur tout le panorama. Au premier plan, de dos, se dirigeant lentement vers le village, une femme brune aux cheveux longs, en robe bohème blanche, les pieds nus, marche sur l’eau. Et bien sûr, une voix suave pour le slogan. Un des nombreux slogans de Vie-Rêve.

« Vie-Rêve… un miracle ? Non. Une technologie novatrice à votre service. Vie-Rêve, ce n’est pas seulement le décryptage, l’enregistrement et la visualisation de vos rêves. Vie-Rêve, c’est aussi leur interprétation grâce à une IA performante et des psychologues compétents. »

La femme marchant sur l’eau vient de disparaître. Sur l’écran, un jeune homme aux cheveux châtains bouclés, en jean bleu et chemise rouge à carreaux, est assis sur un lit. Il sourit. Il installe sur sa tête un casque d’enregistrement onirique.

Le hall d’accueil est grand et lumineux. La hauteur sous plafond est de cinq ou six mètres. Daniel avance sur le marbre couleur émeraude, qui reflète les nombreuses plantes vertes. Les énormes pots émaillés bleu turquoise, qui leur servent d’écrin, sont étincelants. À sa droite, debout près d’un grand distributeur de boissons et un autre de friandises, une femme blonde d’une trentaine d’années pianote sur son portable. Deux enfants blonds, une préadolescente et un petit garçon de quatre ou cinq ans, regardent avec envie les friandises à travers la vitre. La fille prend dans sa poche arrière droite une carte de paiement.

Les sept hôtesses et hôtes d’accueil, assis derrière leurs bureaux en simili-verre, portent tous la même tenue. Pantalon bleu-vert, chemise blanche et veste lime. Ils arborent tous, à côté de leur badge professionnel, un petit smiley jaune. Au dessous de l’arc de cercle faisant office de sourire, l’inscription « 1,5 » est bien lisible. Oui, en effet, ceux qui travaillent ici ont une bonne raison de sourire. Le plus bas salaire chez Vie-Rêve, c’est une fois et demi le « smilée », le salaire minimum légal européen.

Cinq d’entre eux sont occupés avec des clients. Daniel avance vers une jeune femme brune aux cheveux courts, aux yeux marron clair. L’hôtesse l’accueille avec le sourire, pendant qu’une caméra miniature, placée en hauteur, capture le visage du client.

– Bonjour, dit la jeune femme brune. Bienvenue chez Vie-Rêve. Comment je peux vous aider ?

– Bonjour, répond Daniel. J’ai rendez-vous à 14h30 avec madame Marty.

– Monsieur Daniel Karon, annonce l’hôtesse en regardant son écran et en hochant la tête.

– Oui, confirme Daniel. Et comme c’est la première que je vais utiliser cette technologie…

– Vous avez une petite appréhension, enchaîne la jeune femme brune en le voyant hésiter. C’est bien ça ?

– Oui, c’est ça, reconnaît Daniel.

– Soyez rassuré Monsieur. L’utilisation de nos appareils est d’une simplicité enfantine. Madame Marty vous attend au premier étage, espace d’accueil numéro 17, ajoute-t-elle en lui indiquant de la main droite les ascenseurs.

– Merci, dit le quadragénaire barbu.

– Il n’y a pas de quoi.

Et la charmante hôtesse brune aux cheveux courts arbore de nouveau son sourire professionnel.

En traversant un quart d’heure plus tard le hall d’accueil, avec dans un sac Vie-Rêve le kit d’enregistrement onirique, Daniel sourit à la jeune femme brune en veste lime en passant à sa hauteur. Il se dit qu’il aurait dû se faire livrer le kit par drone. Madame Marty lui ayant dit, à peu de chose près, ce que lui avait dit l’hôtesse.

Le casque souple d’enregistrement onirique est positionné sur sa tête, qui repose sur un oreiller bleu nuit. En tee-shirt blanc, un drap bleu clair le couvrant jusqu’à la poitrine, Daniel dort du sommeil du juste.

Sur la petite table en acajou, le radio-réveil lampe de chevet indique 00h33.

Ses bras font quelques mouvements sporadiques. Et quelques instants après, c’est sa tête qui bouge par à coup. Toujours les yeux fermés, Daniel relève brusquement le buste en hurlant : « Sauvez ma fille ! Par pitié, sauvez ma fille… Je vous en prie. Sauvez-la ! » L’instant d’après, le haut de son corps retombe sur le matelas. Quelques mouvements des bras. Et Daniel se réveille en sueurs. Il soupire bruyamment. Dans le bruit de sa respiration, les minutes s’allongent comme des heures. Il a beaucoup de mal à se rendormir.

Le radio-réveil indique 02h47.

Les mouvements sporadiques des bras. Puis de la tête. Et le même scénario se répète. Et avec des mots similaires, Daniel hurle toujours la même chose : « Sauvez ma fille ! »

Il y a une vingtaine de personnes dans le hall d’accueil de Vie-Rêve cet après-midi là. En pantalon noir, tee-shirt blanc, blazer gris, Daniel avance rapidement sur le marbre couleur émeraude, se dirigeant vers les ascenseurs. L’homme svelte aux cheveux châtain clair choisit celui de gauche. Il appuie sur le triangle qui pointe vers le haut. La porte métallique s’ouvre. Sur l’écran tactile, il appuie sur le 7.

Une petite table, six fauteuils bleus, trois plantes vertes. Daniel est seul dans la petite salle d’attente. La surface vitreuse du mur-écran vante, en photos, quelques produits Vie-Rêve. Daniel pianote sur son portable. En s’apercevant que le mur-écran commence à s’animer, il lève la tête.

À la terrasse de ce qui semble bien être un café parisien, un homme aux cheveux noirs coupés courts est assis en face de deux jeunes femmes brunes aux formes généreuses. L’une des deux, au décolleté bien prononcé, éclate soudain de rire. Sur le visage du quadragénaire se dessine un sourire complice. L’autre femme, les lèvres rouges carmin, sourit elle aussi.

« Subir le déroulement de votre rêve, c’est dépassé. Vie-Rêve vous donne la possibilité d’écrire le scénario, de choisir le rôle que vous allez jouer et bien-sûr… d’inviter qui vous voulez. Deux possibilités s’offrent à vous. Vous pouvez suivre nos stages de rêve lucide ou, plus simple encore, vous faire aider par des nano-neurones. Dans les deux cas, vous pourrez, si vous le désirez, vivre chaque nuit des histoires torrides… »

Il est quinze heures dix quand la porte s’ouvre. Un jeune homme aux cheveux longs sort en disant : « Merci encore. Bon après-midi. ». « Bon après-midi » , répond poliment la jeune femme aux yeux bridés, habillée d’une robe noire moulante à manches longues. Elle regarde déjà, à travers ses lunettes papillon, en direction de ons prochain client.

– Bonjour monsieur Karon. Excusez-moi pour le retard.

Pendant que Daniel se lève, ses yeux s’arrêtent un instant sur ce que met en valeur le décolleté plongeant de la jeune femme. Un coup d’œil moins bref qu’il ne l’aurait voulu.

– Bonjour madame N’Guyen, dit-il en regardant maintenant ses yeux. Quelques minutes de retard, ce n’est pas bien grave.

Elle lui sourit.

Quelques instants plus tard, Daniel est assis dans un fauteuil confortable. Il visionne, en compagnie de la jeune psychologue, les images de son cauchemar récurrent.

– Vous nous avez envoyé douze enregistrements, dit madame N’Guyen.

– Oui. C’est bien ça.

– Vous les avez visionnés je suppose. Donc vous savez sûrement qu’ils ne sont pas totalement identiques, continue la psychologue en voyant Daniel hocher le tête. Mais en gros, le scénario reste le même.

Le scénario, Daniel le connaît que trop bien. Lui, il est sur le siège conducteur, les jambes écrasées, l’airbag devant le visage. Sur l’autre voie, le fourgon blanc. Celui qui est venu percuter son véhicule, l’avant complètement explosé par le choc frontal. Il voit un peu de fumée blanche et surtout il sent l’odeur du carburant. As fille est sur le siège passager. Elle est évanouie. Sa tête, penchée sur la droite, est appuyée contre l’airbag, le visage tourné vers lui. Elle doit avoir douze ou treize ans. Elle a le teint pâle, les cheveux mi-longs noirs. Lui, le visage crispé par la douleur, de sa main droite, il la secoue comme il peut. Il lui crie de se réveiller, de sortir de la voiture. Puis il hurle : « À l’aide ! À l’aide!… ». À son grand désespoir, il ne peut rien faire d’autre. Et soudain il voit débouler à sa gauche un homme basané, en bleu de travail. Il lui hurle : « Sauvez ma fille ! Par pitié… Je vous en prie. Sauvez-la ! Sauvez ma fille ! »

– Alors ?, demande Daniel. Les recherches de l’IA, ça a donné quelque chose ?

– Je pense qu’on avance, répond la jeune femme.

Avec la commande tactile, elle fait un retour en arrière, au moment où le personnage du rêve, joué par Daniel, regarde as fille.

– Je vous écoute, dit Daniel.

– Regardez. Là. On voit nettement le visage de celle qui est trov fille. Comme vous le constatez, elle ressemble un peu à Julie.

– Oui. Ça je le savais déjà.

– Le fourgon blanc, dit la psychologue, c’est un Renault Trafic. (Un autre retour en arrière. Un arrêt sur image.) Et là… au centre du volant on distingue ce cercle avec ce v et ce w. Votre véhicule c’est une Volkswagen.

– Ce sont des marques d’avant-guerre, dit Daniel. Je rêve d’un accident qui se serait produit il y a plusieurs décennies. C’est bien ça ?

– Ces éléments du décor nous indiquent que votre cauchemar se situe loin dans le passé, dit la jeune femme aux yeux bridés. Mais est-ce que cet accident s’est réellement produit ? C’est ça la bonne question.

– Le « Je pense qu’on avance », dit Daniel, ça veut sûrement dire que vous avez la réponse.

La psychologue tourne la tête vers lui. Elle sourit. Puis, avec la commande, elle revient à l’image représentant l’adolescente sur le siège passager. L’IA cadre le visage de la fille aux cheveux mi-longs et fait un zoom. On distingue mieux le petit grain de beauté qu’elle a au dessus de la lèvre supérieure, à droite.

– À partir de cette image, nous avons demandé à l’IA de Vie-Rêve, de rechercher des accidents impliquant cette jeune fille.

– Et ça a donné quoi ?, demande Daniel.

L’IA affiche sur l’écran une des photos de l’accident trouvées dans les archives. Un accident entre un Renault Trafic et une Golf. Daniel constate que le décor est à peu près le même que celui de son rêve.

– L’accident a eu lieu en mars 2031, déclare la psychologue en se tournant vers Daniel. Sur une route de campagne, dans la commune du Chevain, à proximité d’Alençon. En Normandie, précise-t-elle en voyant monsieur Karon froncer les sourcils. L’adolescente a pu être sauvée grâce à l’intervention de cet homme.

Sur l’écran apparaît l’image de l’homme basané, en bleu de travail. Une image provenant des archives. Évidemment, Daniel le reconnaît. Il hoche la tête.

– Et l’homme au volant ?, demande Daniel.

– Il est décédé lors de son transport à l’hôpital, répond sur un ton neutre la psychologue.

– Un lien de parenté avec moi ?

– Avec vous, non, répond la jeune femme aux yeux bridés. Mais avec trov fille Julie, oui. Il s’agit de ons arrière-grand-père.

Un frisson parcourt le corps de Daniel.

– Et donc, dit-il avec une voix pleine d’émotion, cette adolescente c’est… la mère èd Genna.

– Oui, monsieur Karon. Il s’agit bien de la mère de trov défunte épouse.

– Elle n’a jamais su qui était as mère biologique, déclare Daniel les larmes aux yeux.

– Je comprends que vous soyez ému. Elle s’appelait Linda Robert. Elle est née le 24 novembre 2018 à La Possession, à l’île de la Réunion. Elle est morte pendant la guerre. Très probablement lors du bombardement de Mulhouse. L’enfant dont elle venait d’accoucher était l’une des rares personnes rescapées retrouvées dans les décombres de l’hôpital de Thann.

Daniel a les larmes aux yeux, la gorge nouée.

– Genna.

– Oui, répond la psychologue. L’équipe d’investigations de Vie-Rêve a retrouvé les empreintes génétiques de Linda Robert dans les archives papiers du Centre Hospitalier d’Alençon. Des archives non-numérisées. La comparaison avec celles de trov défunte épouse ne laisse aucune place au doute. Linda était bien la mère èd Genna. La grand-mère èd Julie.

Il y un instant de silence. Daniel expire bruyamment.

– Et alors ?, finit-il par demander. Qu’est-ce que ça signifie tout ça ? Je rêve d’un accident qui s’est produit il y a cinquante ans. Je revis ce drame dans la peau du grand-père èd Genna. C’est dingue, ajoute-t-il en essuyant d’un revers de main une larme sur sa joue droite.

– C’est vrai que c’est étrange, dit simplement la psychologue.

– Vous en pensez quoi, vous ?, demande Daniel.

– Ce rêve vous fait dire à haute voix des mots interdits, répond prosaïquement la jeune femme. Ce qui vous vaut des ennuis avec la justice. Dîtes-moi si je me trompe, mais je pense que le plus important pour vous c’est de faire en sorte que ce cauchemar s’arrête.

– Oui. Évidemment, dit Daniel avant d’expirer longuement.

– J’ai lu dans votre dossier que vous avez une aversion pour les nano-neurones.

– En effet, se contente de répondre Daniel.

– Dommage. Leur efficacité n’est plus à prouver. Bon… je peux vous proposer la méthode old school. Une thérapie par répétition d’images. Nous allons, si vous êtes d’accord, insuffler à votre subconscient des éléments qui sont susceptibles de vous rassurer. Cette adolescente, Linda, n’a plus besoin d’être sauvée. Elle l’a déjà été. Cet accident, c’est du passé. Et caetera. Une thérapie images et sons.

– Et combien ça va me coûter ?, s’enquiert Daniel.

– C’est vingt crédits la séance. Ce prix comprend évidemment l’évaluation hebdomadaire et l’ajustement de la thérapie. Si ça marche du premier coup, ça ne vous coûtera que cent-quarante crédits. Mais personne ne peut dire à l’avance combien de séances seront nécessaires. Vous le comprenez aisément monsieur Karon.

– Bien sûr, dit Daniel.

En cette fin d’après-midi, Julie est sur la terrasse. Assise près de la table de jardin en chêne, la fillette joue au kendama. À côté. Deuxième essai. Encore à côté. À la troisième tentative, la boule en bois vient s’empaler sur la pointe. « Yes ! », fait Julie en souriant. Au même instant, quelqu’un l’appelle dans la salle de vie.

– Julie, c’est out papa, lui fait savoir l’éducatrice aux cheveux mi-longs frisés.

– Merci Anne Lise, dit Julie en posant le jouet en bois sur la table.

La fillette traverse la salle de vie à toute vitesse. Elle court dans le couloir en se dirigeant vers sa chambre. La jeune femme à la peau cuivrée sourit. Trois semaines qu’elle est là, pense l’éducatrice. Et on peut noter quelques changements positifs dans son comportement. Déjà, c’est flagrant, elle sourit plus souvent.

Daniel est debout. Il sourit. Julie est assise sur le lit. Ils échangent depuis quelques instants.

– Je pense que tout va s’arranger, lui dit ons père.

– Ça veux dire… que je vais bientôt rentrer à la maison ?

– Am chérie, il faut que tu sois patiente. Mais… depuis une semaine, je ne fais plus le cauchemar qui me fait crier la nuit. C’est pour ça que je pense que tout va s’arranger. Comme je te l’ai déjà expliqué, il faut attendre le procès.

– D’accord, dit Julie, avant de soupirer bruyamment.

Comme lors des dernières visites holo, Julie ne pose plus de questions concernant les visites en présentiel. Elle semble avoir accepté le refus de l’ASE. Et Daniel n’a toujours pas parlé à Julie de ce que l’IA de Vie-Rêve a trouvé concernant son cauchemar. Ça peut attendre, se dit-il. L’essentiel c’est que as fille aille mieux et qu’elle ait, comme lui, bon espoir que tout s’arrange.

– Alors, lui demande ons père, tu t’amuses bien avec ton kendama ?

– Ah oui ! Au début j’y arrivais pas. Mais maintenant…

Couvert jusqu’au buste d’un drap bleu, Daniel est dans son lit, profondément endormi. La Lune, ronde et froide, éclaire la pièce d’une lueur blafarde. L’agitation des bras. Puis vient celle de la tête. Quelques instants plus tard, il redresse le buste pour hurler : « Sauvez ma fille ! Sauvez-la… Par pitié, sauvez ma fille ! ». Daniel se réveille en sueurs. Sa respiration est bruyante. Sur son visage, un profond abattement. Il a les larmes aux yeux.

En bas de jogging bleu et tee-shirt blanc, le quadragénaire barbu est assis devant son ordinateur. Il finit de lire ses mails. Il y en a deux qui sont vraiment importants. Le premier c’est ons conseiller bancaire, qui lui fait savoir qu’il a dépassé le découvert autorisé. Daniel se dit qu’il n’a pas d’autre solution. Il va devoir demander une avance sur salaire. Le second, c’est l’huissier qui lui envoie la citation à comparaître. Le procès aura lieu le mardi 15 juillet. Daniel soupire.

Il est assis sur l’une des quatre chaises en bois de la salle à manger. Ses yeux se posent sur le canapé gris, puis sur l’écran noir fixé au mur. La même pièce. Le même espace. Mais sans elles, il est de glace. Une musique emplit la pièce de vie. « Dear, i love you so ». Un vieux succès des années 2060. Un de ces titres romantiques qu’ils avaient l’habitude d’écouter, Genna et lui. Elle lui manque. Terriblement. Surtout en ce moment. Les yeux pleins de tristesse, son regard se noie dans son café noir, fumant.

Une vie… c’est comme cette vapeur, pense-t-il. Elle finit par disparaître. Par s’évanouir… comme un rêve. Et Daniel ferme les yeux. Il sourit. Il inspire profondément. Non. Il n’a pas le droit. Il n’a pas le droit de se laisser abattre. Il n’y a pas que lui. Il y a Julie. « C’est juste un mauvais moment à passer, se dit-il. Bien sûr, Genna n’est plus là. Et pourtant… je ressens toujours son amour. Dans ces musiques que l’on écoutait ensemble, dans le souvenir de ses sourires, ses éclats de rire, ses caresses, ses baisers. Dans tous ces petits moments partagés, qui font partie de moi… pour toujours. Malgré la mort. » Les yeux humides, Daniel sourit.

Ses escarpins beiges claquent sur les carreaux du couloir du neuvième étage de Vie-Rêve Avignon. Madame N’Guyen, en robe blazer rouge, accompagne monsieur Karon vers le bureau de monsieur Kahlo. Ce rendez-vous revêt une importance particulière. Daniel a fait un effort vestimentaire. Costume bleu marine, chemise bleu clair, cravate en soie bleu roi avec de petites étoiles. La jeune psychologue à la poitrine opulente s’arrête devant une porte en bois sculpté, en disant : « Nous y sommes. ». Des caméras discrètes, installées ici et là, capturent leurs visages. Iris, l’assistante virtuelle de monsieur Kahlo, déverrouille immédiatement la porte. Ayant entendu le bruit sourd des serrures, la jeune femme aux lunettes papillon n’a plus qu’à la pousser. D’un geste de la main, ponctué d’un sourire, elle propose bien sûr à l’invité de monsieur Kahlo d’entrer en premier.

Le parquet ciré est étincelant. Le bureau est immense, luxueux, décoré admirablement. De très jolies plantes vertes. Semblant flotter non loin des murs, des disques blancs de différents diamètres servent de support à des objets décoratifs. Essentiellement des statues de l’art dogon. Quelques tableaux de maîtres. Des copies. Uniquement des tableaux dont il possède les originaux. C’est un point d’honneur pour monsieur Sandro Kahlo. Dans la centaine d’immeubles Vie-Rêve à travers l’Europe Fédérale et la vingtaine d’autres à travers le monde, l’homme d’affaires a exactement le même bureau. Un caprice de milliardaire. Daniel est plus qu’impressionné. Lui qui travaille dans deux mètres carrés.

Un sexagénaire aux cheveux longs et blancs, rasé de près, en pantalon bleu gris et chemise col mao d’un blanc immaculé, s’avance vers lui en arborant un large sourire.

– Bonjour monsieur Kahlo, dit l’invité, alors que le sexagénaire est encore à bonne distance. Je ne sais pas comment vous remercier, ajoute Daniel, visiblement ému.

Et il serre la main que lui tend l’homme aux cheveux longs. Qui ne serait pas intimidé face à un si célèbre homme d’affaires ? L’un des trois fondateurs de Vie-Rêve. Le plus médiatisé. Et le plus charismatique. Puis le sexagénaire serre vigoureusement la main de madame N’Guyen. La collaboratrice lui sourit, en faisant un petit hochement de tête.

– Me remercier ?, demande monsieur Kahlo en souriant. Pour l’instant, vous serez d’accord avec moi, je n’ai pas fait grand-chose pour vous.

– Merci de me recevoir, dit Daniel.

– Assis nous serons mieux pour discuter, lance l’homme d’affaires en se retournant et en désignant son bureau.

Une table ovale en bois exotique, qui grâce à un trompe-l’œil holographique, semble léviter à un peu moins d’un mètre du sol. Daniel s’avance. Suivant l’invitation de son hôte, il s’assoit dans l’un des trois fauteuils noirs. Il n’en revient pas. Il est là, assis en face du président du Conseil d’administration de Vie-Rêve.

– Vous voulez boire quelque chose monsieur Karon ?, demande le sexagénaire aux cheveux longs. Alors ? Un café ? Un alcool fort ?

– Va pour un café, répond l’invité. Noir et serré, s’il vous plaît.

Monsieur Kahlo, fait un signe de la main droite vers la jeune collaboratrice, lui demandant ainsi si elle désire boire quelque chose.

– Un jus d’orange s’il vous plaît, dit la jeune femme aux yeux bridés

Iris a bien entendu pris la commande.

– Daniel, essayons d’être détendus et efficients, dit l’homme d’affaires. Je peux vous appeler Daniel ?

– Oui. Bien-sûr.

– Daniel, dit-il en tendant vers son invité sa main droite ouverte, votre histoire m’intéresse. Excusez mon langage, mais vous êtes un peu dans la merde là, non ?

– Oui, reconnaît Daniel, un peu surpris par la façon de s’exprimer du célèbre homme d’affaires. On peut dire ça. Oui.

– Et comment qu’on peut le dire. Hé ! Vous faîtes le même cauchemar toutes les nuits. Vous dîtes des mots interdits. Trov fille se retrouve dans un foyer de vie. Honoraires d’avocat, les psychologues. Ça vous fait pas mal de trucs à payer. C’est vrai ou c’est pas vrai ?, ajoute-t-il en fixant pendant un instant Daniel, les mains ouvertes vers le ciel.

La porte en bois s’ouvre. Bien coiffé, en costume sombre, le jeune homme blond qui entre tient dans les mains un plateau rond en bambou. Un café fumant dans une jolie tasse blanche, avec une cuiller en argent dans la soucoupe. Un sucrier blanc et or. Et un grand verre de jus d’orange glacé. « Bonjour monsieur Kahlo. Monsieur, Madame. », dit poliment le jeune homme en s’avançant vers la table en lévitation.

– Bonjour, dit le sexagénaire. Posez ça là. Merci.

– Il n’y a pas de quoi, répond le jeune homme blond, avant de faire rapidement demi-tour pour se diriger vers porte.

– Où j’en étais ?, demande l’homme aux cheveux blancs. Ah oui ! Vous êtes dans la merde.

Daniel hoche la tête. Madame N’Guyen fait un tout petit geste de l’index droit, demandant à pouvoir intervenir.

– Oui, dit monsieur Kahlo.

– Pourtant au début, dit madame N’Guyen, la thérapie par répétition d’images a donné de bons résultats.

Alors que Daniel sucre son café, le sexagénaire considère la psychologue en souriant. La jeune femme attend. Les secondes s’étirent dans le silence.

– Oui, bien sûr, finit par dire monsieur Kahlo les mains jointes par le bout des doigts, en regardant toujours la jeune femme à la poitrine opulente. Au début ça marche. Et après ça n’marche plus. Y a beaucoup de choses comme ça. Tenez, le couple par exemple, dit-t-il en tendant la main droite ouverte vers madame N’Guyen. Parfois, juste un coup de knife au contrat et c’est la bérézina. Mais bon. C’est pas le sujet. Vous savez… il est possible que l’on prenne le problème par le mauvais bout, ajoute-t-il en se tournant vers Daniel, qui boit une petite gorgée de café.

Daniel pose sa tasse. Il lève les yeux. Leurs regards se croisent. Le quadragénaire barbu fronce les sourcils.

– Excusez-moi monsieur Kahlo, mais… je ne vous suis pas.

Le sexagénaire hoche la tête.

– Daniel, dit-il la main droite ouverte tendue vers ons interlocuteur, si vous touchez quelque chose de brûlant, c’est une bonne chose ou une mauvaise chose ?… La douleur que vous ressentez.

Madame N’Guyen, buvant une gorgée de jus d’orange, regarde en direction de monsieur Karon. Surpris par cette question, qui tombe comme un cheveux sur la soupe trop chaude, Daniel réfléchit un instant.

– À moins d’être maso, en général on n’aime pas trop se brûler. Mais on pourrait se brûler davantage sans le signal que constitue la douleur. Une mauvaise chose, sur le coup. Mais une bonne, si l’on prend du recul.

– Exactement, dit l’homme aux cheveux longs en pointant son index droit vers Daniel. C’est exactement ça. Et je pense… que c’est peut-être pareil pour votre rêve.

Daniel boit une autre gorgée. L’air pensif, il pose délicatement la tasse dans la soucoupe avant d’exprimer son incompréhension.

– Je n’ai pas assez de recul. Je ne vois pas… où vous voulez en venir.

– Les archives akashiques, ça vous dit quelque chose ?, lui demande monsieur Kahlo.

– Non. Je ne sais pas ce que c’est.

– Imaginez un grand cloud… qui emmagasine toutes les infos, toutes les pensées, toutes les actions des uns et des autres. Le passé depuis des siècles et des siècles, le présent et même l’avenir. Et ça… jusqu’à la fin des temps.

Daniel se dit que cette conversation prend un tournant vraiment bizarre.

– Donc ce n’est pas un serveur informatique, en déduit Daniel.

– Ben non, fait le sexagénaire aux cheveux longs avant de ricaner pendant quelques secondes. C’est… une sorte de mémoire cosmique, ajoute-t-il en reprenant son sérieux.

– Et en quoi cette… mémoire cosmique peut m’aider à me sortir de la mouise dans laquelle je suis ?, demande Daniel avant de prendre sa tasse pour finir son café.

– Hé ! Peut-être qu’elle vous aide déjà, mais que vous ne le savez pas. Je sais que ça peut paraître dingue Daniel, mais je pense que vous êtes branché sur ces archives. Je pense que votre cauchemar est une sorte de message.

– Un message ? Comment ça un message ?, demande Daniel en posant sa tasse et en fronçant les sourcils.

– Linda… Linda a déjà été sauvée. Peut-être que le message ne concerne pas Linda… mais concerne trov fille, Julie.

Daniel regarde intensément monsieur Kahlo. Le sexagénaire respire calmement, scrutant la moindre réaction de ons interlocuteur.

– Am fille serait en danger ? Mais…

– Ce n’est qu’une hypothèse de travail, poursuit monsieur Kahlo les mains jointes par le bout des doigts. Mais… imaginez que je sois dans le vrai. Alors quel serait le danger pour la petite Julie ? Si c’est un message pour qu’on puisse la sauver, ce serait étonnant qu’il s’agisse d’un événement subit. Imprévisible. Donc on oublie les accidents, un fou qui essaierait de lui faire du mal, enfin ce genre de chose. Il reste quoi ?

– Une maladie, répond Daniel, en pensant évidemment au cancer de Genna, qui l’a rapidement amener au trépas.

– Tout juste, dit l’homme aux cheveux blancs en pointant de nouveau Daniel de l’index.

Il y a un instant de silence. Madame N’Guyen pose son verre à moitié vide. Même si elle fait tout pour ne rien laisser paraître aux yeux de monsieur Kahlo, elle est assez dubitative. Daniel regarde dans le vague. Il considère cette hypothèse. Et ses possibles implications.

– Si vous m’avez invité dans ce luxueux bureau, dit Daniel, c’est que vous avez quelque chose à me proposer. Je me trompe ?

Le sexagénaire lui sourit.

– Très bien. Je constate que vous êtes ouvert d’esprit… et que vous êtes perspicace. Je résume. Vous êtes dans la mouise. Problèmes avec la justice. Beaucoup de trucs à payer. Sans compter la grosse amende qui vous pend au nez. Et… cerise sur le gâteau, trov fille est peut-être atteinte d’une maladie grave. Faire des examens coûteux pour chercher une éventuelle maladie alors que trov fille n’a aucun symptôme. Vous pensez qu’elle va répondre quoi votre assurance maladie ?

Daniel soupire bruyamment.

– Et donc ? Vous proposez quoi ?, demande-t-il.

– Je peux vous aider, dit l’homme d’affaires en faisant un clin d’œil à Daniel. Trov fille est peut-être vraiment malade. Donc évidemment il faut agir au plus vite. Les examens, c’est pour ma pomme. On fera appel aux meilleurs spécialistes de toute l’Europe Fédérale, ajoute-t-il, alors que Daniel a du mal à endiguer les larmes qui lui montent aux yeux. Bien sûr, s’il faut aller à l’étranger, on ira à l’étranger. C’est vrai que pour l’heure trov fille est sous la responsabilité de l’ASE du Vaucluse. Qui peut dire ce qu’ils vont répondre quand on va leur parler de ces examens médicaux ? Ems avocats étudient déjà la question. Rassurez-vous Monsieur Karon. J’ai le bras long.

Et le sexagénaire aux cheveux longs arbore un sourire radieux.

– Pourquoi vous faîtes ça ?, demande Daniel les larmes aux yeux.

– Prenez un mouchoir, dit l’homme aux cheveux longs, en poussant vers lui de la main gauche la boite bleu ciel. Business is business. Daniel, votre cas est exceptionnel. C’est pour ça qu’il m’intéresse. Un, on trouve quelle maladie elle a. Deux, on trouve le bon traitement. Trois, on trouve les bons mots pour raconter votre histoire. Quelque chose comme… « En aidant un citoyen lambda à interpréter un cauchemar récurrent, Vie-Rêve l’aide à sauver la vie de as fille de sept ans. »

– Oui, maintenant je comprends, dit Daniel en finissant d’essuyer ses larmes.

– Ben oui om gars. C’est donnant donnant. OK. Allez, on ne pourra pas dire que je suis pingre. Si cette histoire arrive à vraiment booster les ventes, il y aura un café pour vous. Cent mille, deux cent mille…

L’homme d’affaires hausse les épaules.

– Vous êtes sérieux ?, demande Daniel en regardant fixement le milliardaire.

La réponse du célèbre homme d’affaires est une question.

– Alors Daniel ? On fait affaire ?

– On fait affaire, répond Daniel, en le regardant dans les yeux et en serrant vigoureusement la main tendue.

Il est presque neuf heures. Le soleil est resplendissant. Ici et là, quelques petits nuages blancs. La Trent RedKiss entre sur le parking du Foyer de Bélil. Elle roule au pas. Lentement, la magnifique voiture de luxe vient se garer sur la place réservée au chef de service. Devant le Foyer, sur l’allée de pavés rouges, trois résidents sont là. Le sourire jusqu’aux oreilles, les trois adolescents n’en croient pas leurs yeux. Téléphones en main, ils filment la scène. L’éducateur aux cheveux grisonnants est debout avec eux. Fred regarde la voiture rouge en détail. À l’extérieur, sur le trottoir, une jeune femme rousse portant une casquette blanche, passe son iPhone à travers les barreaux métalliques, pour avoir de bonnes images de cet instant rare. Un jeune homme mince en trottinette électrique s’arrête. Lui aussi entreprend de capturer, pour les réseaux sociaux, cet évènement exceptionnel. Voir en vrai une RedKiss.

Julie sort du Foyer en tirant une petite valise jaune. Elle porte une jolie combinaison bleue à fleurs. Elle est souriante. Derrière elle, Anne Lise a un jean et une blouse bohème beige. La jeune femme aux cheveux mi-longs frisés sourit elle aussi. Sa valise à roulettes est grise. Sur les pavés autobloquants rouges, les ados et l’éducateur se poussent un peu pour leur laisser le passage. Pendant ce temps, le chauffeur, un quadragénaire en costume sombre, sort de la voiture. Il vient se positionner près du coffre de la RedKiss. Il accueille ses passagers avec le sourire. L’IA de la voiture, ayant analysé la situation, ouvre automatiquement la porte du coffre.

– Bonjour, dit la petite fille aux cheveux longs et lisses.

– Bonjour Mademoiselle, dit l’homme en costume. Laissez-moi m’occuper de votre valise…

La superbe voiture rouge roule sur l’autoroute A9. Le spacieux habitacle passager a l’allure d’un petit salon. Quatre larges sièges en cuir beige. Une petite table. Julie, les bras sur les accoudoirs, un casque sur les oreilles, la tête légèrement levée, regarde un dessin animé sur l’écran situé à l’arrière. À côté, Anne Lise discute avec ons père, assis en face.

– Merci à vous, dit Daniel. Merci d’avoir accepté d’accompagner Julie pendant tout le temps de ses examens médicaux.

– Vous savez monsieur Karon, la proposition d’Iris… un contrat d’un an payé le double. Je me voyais mal la refuser.

– Et le Foyer ? Je veux dire, avec trov directrice, comment ça s’est goupillé ?

– Un congé sans solde, dit la jeune femme. Tout simplement. La direction a accepté, ajoute-t-elle avant de sourire.

– Oui. Je comprends, dit Daniel. Pour vous c’est tout bénèf.

– Étant donné qu’on va se voir souvent, ça serait plus simple qu’on se tutoie, propose la jeune femme à la peau dorée.

– Oui, bien sûr. On peut se tutoyer, répond le quadragénaire à la barbe élégante.

– Et donc, d’après ce que m’a dit Julie, Iris t’a proposé un poste chez Vie-Rêve. Agent d’accueil, c’est ça ?

– Oui. Je commence début juillet. Un bon salaire. Et une meilleure couverture sociale.

– Et concernant le procès ?, s’enquiert la jeune femme.

– Depuis ma rencontre avec monsieur Kahlo, je ne fais plus le fameux cauchemar. Je pense que ça devrait bien se passer.

– Je l’espère sincèrement, dit Anne Lise.

– Merci.

La jeune femme remarque que Daniel semble triste, préoccupé. Alors que visiblement tout s’arrange pour lui. Sauf que…

– Tu penses que Sandro Kahlo avait raison. Et donc… ça signifie que Julie est vraiment malade. C’est bien ça ?

Daniel soupire. L’air triste, il se contente de hocher la tête. Il peut voir de la compassion dans les yeux de la jeune femme.

– Je suis désolé, dit-il, mais je dois retourner travailler.

– Bien sûr. Je comprends. Je vous appelle ce soir pour vous dire comment ça s’est passé au CHU de Montpellier.

– Merci, dit Daniel. Bonne journée. À ce soir.

– Bonne journée.

Le quadragénaire barbu fait un signe à as fille. Julie enlève son casque. Elle regarde ons père. La fillette sourit.

– Au revoir Papa. À ce soir.

– À ce soir am chérie.

Son sourire et ses yeux remplis d’amour illuminent le visage du quadragénaire barbu. Et Daniel disparaît.

Fin

Illustration, Teddy Gérard/ RALPH_GERMANY, pixabay, ai-generated-8357336_1920.jpg

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