J – 75
- Ça y est les filles ! J’ai la confirmation. L’appel à projet vient d’être lancé, à nous de jouer ! On a deux mois ! Après, ils se réservent juste quinze jours pour la sélection. Et si on est sélectionné, on a trois mois pour boucler la représentation ! s’exclame Emma dans une verve enthousiaste. Evelyne et Louise la regardent, incrédules.
- Tu veux qu’on candidate ? s’aventure Evelyne.
- Bah, on en avait parlé et, oui, je me dis que ce serait une super opportunité pour nous ! répond Emma sans cacher son excitation.
- Mais on n’a pas la moindre marionnette qui puisse correspondre ! dit Louise, pragmatique. Parce que si je me souviens bien, il s’agit de l’identité lorraine… or tout ce que nous avons… ce sont des marionnettes d’animaux ! De la faune locale, certes, mais je ne vois tout de même pas très bien comment ça peut matcher… ajoute-t-elle dubitative.
- Oui, c’est vrai, mais à nous de créer d’autres personnages ! Jusqu’à présent, on s’est cantonné au monde animalier, mais rien ne nous empêche de passer à autre chose ! Je pense vraiment que ça peut être un super tremplin pour notre avenir ! Imaginez les gros titres dans le Républicain Lorrain : « La compagnie Moiselle lance sa jeune carrière au théâtre … et réalise un triomphe » !
- Ouh lala !… Ne t’emballe pas comme ça ! On n’y est pas encore! s’exclame Evelyne, superstitieuse.
- Bon, on y va ou pas ? Ecoutez, ce que je vous propose, si vous voulez, c’est qu’on y pense chacune de son côté, on mûrit le truc, oui, non, quoi, etc., et on en reparle à tête reposée la semaine prochaine. Qu’est-ce que vous en pensez ? demande finalement
- Ça marche, déclarent Evelyne et Louise à l’unisson.
Quelques jours plus tard : J – 63
Clément n’était pas le plus attendu des preux sauroctones… Mais, à peine arrivé à Divodurum où il s’était rendu en mission spéciale sur ordre de Saint Pierre pour évangéliser les Gaulois Médiomatriques, on l’avertit qu’un immense fléau pesait sur l’oppidum. Une terreur même ! Un dragon ! On le lui décrit : son corps est recouvert d’écailles tranchantes et, de ses ailes de chauve-souris géante, il plane au-dessus de la cité telle une fatale malédiction… car il a un appétit insatiable pour les jeunes filles… et lorsque son horrible gueule n’est pas occupée à cracher d’ardentes flammes ou exhaler une fétide haleine de soufre qui empuantit la ville, il happe les jeunes innocentes au passage et les séquestre dans le grand amphithéâtre du quartier des basiliques où, accompagnés de ses acolytes, les sept serpents démoniaques, il a élu domicile.
On implore Clément de délivrer la cité de ce sinistre saurien ailé que même ses fortifications n’ont pas su protéger … non sans toutefois l’alerter sur la nature quasi invulnérable du monstre reptilien volant. Clément est ainsi informé que le dragon semble invincible… D’ailleurs, lui dit-on encore, les habitants terrorisés l’ont surnommé, dans leur langue d’antique Lorraine, le « Graoully »… c’est-à-dire « l’abominable »… Car, conclut-on, il ne craint rien, ni personne… sauf l’eau !
Alors, vaillamment, Clément se dirige vers l’amphithéâtre aux soixante-quinze arcades, et choisit la quarantième. Sans faiblir, il entre dans l’arène. Le dragon, surpris par cette audace humaine, reste un instant gueule bée. Il n’en faut pas plus à Clément ! D’un signe de croix magique, il immobilise le Graoully et ses sept petits compagnons infernaux. Puis, d’un geste ample mais preste, il décroche de ses épaules la longue toge qui couvre sa tunique de laine et, tel un dompteur d’animaux féroces son fouet, il la lance d’une main assurée autour du vigoureux cou serpentin. Ainsi emprisonné dans l’étole chrétienne, le dragon Graoully n’a d’autre choix que se laisser entraîner vers la Seille, où Clément le précipite sans cérémonie pour un premier et ultime baptême avant trépas.
Mais, à peine le Graoully a-t-il plongé malgré lui dans ses eaux limpides, qu’une onde fantastique parcourt la rivière. A la vitesse de l’éclair, l’onde fend le courant, svelte et sinueuse, elle court se jeter dans la Moselle toute proche, puis dans le Rhin, plus au nord, avant de s’élancer dans la froide Mer du Nord. Mais rien n’arrête l’onde magique. Elle s’engouffre dans la Mer de Norvège et, peu de temps après, dans l’Océan Arctique. Longeant les côtes septentrionales de la Russie, elle franchit sans encombre les mers de Barents, de Kara, de Laptev et de Sibérie orientale avant d’opérer un virage à quatre-vingt-dix degrés vers la mer de Bering où, sans faiblir, elle entre comme chez elle dans l’Océan Pacifique nord. Maintenant, elle longe les côtes japonaises avant de bifurquer une dernière fois vers la Mer Jaune de Chine où, sans hésitation aucune, elle entre au Ministère des Affaires extérieures du royaume du Dragon Azur, Ao Guang, qui se tient prêt, en personne, à recevoir ses précieuses informations. En un fragment de seconde, il capte l’urgence et l’importance de la situation et délègue aussitôt à Li Gen, son meilleur enquêteur-traducteur, la mission spéciale d’aller chercher le Graoully afin de de le faire comparaître, dans les plus brefs délais, devant la cour royale des dragons des Quatre mers.
Sans plus mot dire, Li Gen prend son envol dans un grondement d’orage et de pluie torrentielle. Il opte pour la route par les nuages, car elle est plus courte que par mers et rivières… même s’il sait qu’elle est plus fatigante aussi, surtout lorsque des vents contraires à sa destination l’obligent à onduler plus rapidement. Mais son mandat ne peut souffrir aucun retard ! Arrivé en Moselle, sa grande silhouette de serpent moustachu, dissimulée par un dense rideau de pluie, plonge dans la Seille où le malheureux Graoully est en train de se noyer. Sans plus tarder, Li Gen enroule l’extrémité de sa longue queue à celle, plus courte, du Graoully. Energique et résolu, il le hisse d’un coup hors de l’eau. Une fois dans les airs, ils s’élèvent tous deux dans les nuages, au-dessus de la pluie. Le Graoully, encore étourdi, se rêve sur un coussin moelleux de coton moutonnant…
Lorsqu’il reprend ses esprits et se voit nez à nez avec l’étranger, il ne peut réprimer un spasme de flammes colériques. Il se contorsionne, prêt à laisser jaillir le feu de la destruction. Mais la magie du sage dragon chinois est bien plus puissante et, lorsque le Graoully ouvre grand sa gueule infâme, son offensive est réduite à une ridicule petite éructation de flammèches qui, à peine crachées, se volatisent telle une nuée de papillons éphémères.
Alors, dans un francique lorrain encore quelque peu approximatif, Li Gen s’exprime en ces termes : « Dragon Graoully, tu me dois la vie ! Cesse ces enfantillages et montre-toi digne de notre espèce… quoiqu’à vrai dire, tu ne nous ressembles pas vraiment…dit-il, songeur malgré lui. Puis, se ressaisissant, il poursuit : il est temps pour toi de te soumettre et me suivre au pays de tes frères d’eau où le tribunal jugera de ta dignité à survivre ». Interloqué et contrit, le Graoully, mu par une force supérieure, ne peut qu’obtempérer. Mais bientôt, ses ailes, peu habituées à de si longs voyages, semblent s’atrophier. Il ralentit sa course, épuisé. Li Gen, dans un mouvement mi solidaire, mi commissaire, s’enroule vigoureusement autour de lui. Le Graoully ressent alors comme une décharge électrique lui parcourir le corps, et une vitalité nouvelle l’envahir. Peu de temps après, ils arrivent tous deux au royaume d’Ao Guang, le Dragon Azur de la Mer Jaune de Chine.
Le tribunal est prêt. Longwang, le roi-dragon supérieur, le préside. Les autres dragons-rois l’entourent. A sa droite, Ao Guang, roi de la Mer de Chine orientale et Ao Qin, son homologue de la Mer de Chine méridionale. A sa gauche, Ao Run et Ao Shun, respectivement rois de la Mer de Chine occidentale et de la Mer de Chine septentrionale. Graoully est placé devant eux, très impressionné malgré lui. Le procès commence. Ao Run est chargé de lire les chefs d’accusation : « Graoully, tu es accusé d’avoir entaché la réputation de notre famille par des actes hautement répréhensibles. Tu as semé la terreur dans ta localité, enlevé de jeunes innocentes et brûlé nombres d’habitations humaines. Qu’as-tu à dire pour ta défense ? ». Confus et conscient de se trouver en présence de forces éminemment supérieures aux siennes, Graoully sait qu’il ne pourra se dérober sous de fallacieuses justifications. Alors, il joue l’humble carte de la sincérité. « Seigneurs dragons, mes frères, je ne me rendais pas compte de mon ignominie, je vous assure. Dans le pays d’où je viens, nous sommes destinés à répandre la terreur dans la population et à être tué ! C’est là notre destin. Nous sommes prisonniers d’une malédiction ».
Les quatre jurés se concertent. Quand soudain, Ao Qin, roi de la Mer de Chine méridionale, s’emporte : « Ha ! On se sert de vous comme d’épouvantail aux impies ! Mais tout cela est de votre faute ! Vous crachez le feu et vous comportez comme des tyrans que seuls les caprices du pouvoir divertissent et la vanité anime. Si, comme nous, dragons de Chine, vous serviez la population en dispensant la pluie pour rendre les sols fertiles, et contrôliez les inondations pour éviter les périls, vous seriez bénis, et non maltraités ! Et l’eau, source de vie même, ne serait pas votre ennemie ! … Hum ! Se noyer, lorsqu’on est un dragon ! Quelle infamie ! » ragea-t-il. Ce à quoi Graoully, à qui il restait un peu de fierté, répondit : « Dans mon pays, nous naissons avec des ailes, pas des nageoires ! ».
Cette saillie amusa beaucoup le jury. Ao Guang, roi de la Mer de Chine orientale, qui avait fait quérir le Graoully, répliqua, sur un ton empreint de souveraine dignité :
« Les nageoires … sont l’apanage des poissons… vois-tu ici quelqu’un avec des… nageoires ? ». Se rendant compte à la seconde de sa maladresse et de sa discourtoisie, et craignant d’avoir offensé la tribune, le Graoully s’empresse de faire amende honorable et déclare respectueusement : « Dragons-rois d’Extrême-Orient, mes frères, je comprends votre courroux et mon crime. Et je vous remercie infiniment de m’avoir sauvé la vie ! J’implore votre mansuétude et vous supplie, par votre grande bonté et sagesse, de m’offrir une seconde chance ».
Les quatre jurés se concertent de nouveau, délibèrent, puis remettent leur verdict à Longwang, le roi-dragon supérieur qui, d’un hochement de tête approbatif, valide la décision. Il s’avance majestueusement vers le Graoully et lui fait connaître la sentence : « Dragon Graoully, habitant des lointaines contrées d’Occident au lieu-dit Divodurum, le tribunal ici présent entend ta contrition. Tu as reçu le baptême d’eau de la Seille et de la Moselle. Que cette eau sacrée soit dorénavant ton lieu de rédemption. Tu la protégeras contre la pollution et de toute autre avanie qui peut lui être infligée. De plus, comme dans nos contrées, tu rendras hommage au valeureux poète Qu Yuan en l’honneur de qui tu organiseras des tournois de bateaux… nos bateaux ! Les bateaux-dragons !
Ainsi dit, le Graoully fut reconduit par vents et nuages de l’autre côté de la terre, dans sa Lorhegne natale.
Le lendemain. J – 62
Emma se réveille. Les images de son rêve nocturne sont encore fraîches dans sa mémoire. Elle bondit du lit, se précipite sur son bloc-notes, agrippe un stylo, et se met à écrire avec frénésie, de peur que le souvenir du formidable récit onirique ne la quitte. Une fois son travail de scribe accompli, elle s’empare de son téléphone portable et, fébrile, appelle Evelyne et Louise. Elle a, leur dit-elle, une super proposition de pièce qu’elle voudrait leur soumettre dès que possible. Toutes deux acceptent d’avancer le rendez-vous programmé. Elles se retrouveront dans leur pub préféré de la Place Saint-Louis, à côté de l’église Saint-Maximin… le midi même !
- Alors ! C’est quoi ta super proposition de pièce, s’enquit Louise, qui ne peut cacher son impatiente curiosité.
- Oui, dis-nous ! surenchérit Evelyne, tout aussi
- Bon, c’est un truc de ouf… commence Emma.
Le récit de son rêve achevé, Emma interroge ses consœurs du regard…
- Oui, tu as raison ! C’est un truc de ouf ton histoire ! Mais où est-ce que ta petite tête a été chercher tout ça ? Dans tes cours de chinois ? demande Louise, tout à la fois admirative et quelque peu décontenancée.
- Oh… je ne sais pas… bon, c’est sûr que mes cours sur la mythologie chinoise à la fac ont dû m’influencer… le tout bien assaisonné à la sauce lorraine ! plaisante Emma. Bon, sinon, vous en pensez quoi ? Ça pourrait être intéressant de scénariser ça, non ?
- Moi je trouve l’histoire vraiment chouette, mais je me demande si avec ça on répondrait vraiment à l’appel à projet… on est peut-être un peu loin de l’identité lorraine quand même, avance Evelyne, dubitative.
- Peut-être à première vue, corrige Emma, mais si on regarde de plus près, la légende du Graoully existe bel et bien, et ici, à Metz, tout le monde la connait ! Et les légendes… c’est du patrimoine culturel, non ? Et c’est quoi une identité sans culture ? En plus, on donnerait un nouveau souffle à notre légende locale ! Un conte à partir d’une légende ! C’est drôle, non ?
- Eh bien ! Tu as déjà trouvé notre argumentaire pour le projet ! Moi je suis partante ! s’exclame Louise, enthousiaste. En plus, on reste dans notre registre animalier, j’approuve !
- Bon, moi ça me plait bien aussi… c’est juste que je me demandais… mais je suis partante ! Je crois qu’on va bien s’amuser ! admet finalement Evelyne. En plus, je n’ai jamais fait de dragons ! J’ai hâte de commencer ! Ah, ça… je vais potasser !
- Et pour les décors, on pourrait…
J – 15. Le projet est soumis.
Jour J. Le projet est accepté.
La compagnie de théâtre de marionnettes Moiselle est officiellement sélectionnée.
Emma, Evelyne et Louise trinquent : « Au Graoully ! »
J + 74. Répétition générale Grand stress… mais tout se passe bien.
J + 75. Jour J. Représentation.
Tableau final
Installation : au premier plan, des bandes de plastiques de bleus différents sont agitées par un ventilateur latéral, dissimulé dans les coulisses du théâtre. Elles figurent une rivière ondoyante. Au second plan, on perçoit la silhouette sinueuse du Graoully entre les bandes de plastique. Les spectateurs n’y voient que du feu : le dragon de carton et d’étoffes chatoyantes semble nager en pleine rivière. A l’arrière-plan, un Dragon Boat, bateau-dragon, sur cales, parait glisser à la surface de l’eau. A l’intérieur, quatre marionnettes pagaient avec vigueur. A la poupe du bateau, une autre marionnette, debout, bat le tambour chinois en rythme. Le bruit mat du gong est ensorcelant. Son écho agit comme un bourdon vibrant, une longue note qui, cent fois répétée, se fond imperceptiblement en un accord continu. Le dialogue des rameurs s’y superpose :
- Vous avez vu comme l’eau est belle ? On dirait une robe de cristal ! dit l’un.
- T’es poète, toi, aujourd’hui ? demande l’autre,
- Moi j’ai entendu dire que la Moselle, c’est la colonne vertébrale de la Lorraine ! C’est pas beau ça ? interroge à son tour le troisième, très fier de sa savante information.
- Ouais, et de Gérardmer à Metz, en passant par Toul, tout le monde s’y met au Dragon Boat ! affirme le quatrième.
- Je ne vois pas le rapport, réplique le troisième, quelque peu froissé de voir son érudition ignorée.
- Bah si ! rétorque le quatrième du tac au Mais il ne va pas plus loin… incapable d’expliciter sa brillante idée.
Les quatre pagayeurs continuent à ramer en silence.
Une voix off se fait entendre :
Oui, de Gérardmer à Metz, en passant par Toul, maintes courses de ces bateaux-dragons ont vu le jour. Qui sait pourquoi ? Qui sait comment ? Un jour, un petit être humain au chômage, assis sur les berges de la Seille, a fait un rêve. Il a vu l’onde courir vers la Moselle. Son imagination, nourrie des contes et légendes de sa Lorraine natale, lui a peint le Graoully en robe de Chine impériale. A son réveil il y vit un signe. Oui, il allait monter son entreprise de location de bateaux-dragons ! Ce fut fait… et ce fut un succès ! Il n’a jamais su qui lui avait envoyé ce songe propitiatoire. Car pour tous les humains ignorant des forces de la nature, l’eau est au mieux un terrain de jeu, au pire, une ressource pour refroidir les réacteurs des centrales nucléaires… la plupart a oublié que l’eau est sacrée, et que s’y baigner n’est pas s’y noyer. Car les dragons, ces mages prévenants, veillent ! Et dans les eaux de la Seille et de la Moselle… c’est toujours le Graoully qui veille sur vous !
Les rideaux se ferment.
Le public reste un instant médusé. Puis… Tonnerre d’applaudissements !
La compagnie Moiselle fera demain la Une des journaux lorrains !